Fragments du “Mur d’Antonin”

L’Université de Glasgow abrite dans ses murs le Hunterian Museum, magnifique musée où sont rassemblés de nombreux vestiges du “Mur d’Antonin” (Antonine wall). 

Si la Grande-Bretagne (Britannia, en latin) a connu des invasions romaines — celles des armées de Jules César en 55-54 avant notre ère, puis de l’empereur Claude en 43 de notre ère — ce n’est qu’en 79 que le gouverneur romain de la Britannia, Agricola, envahit les territoires du Nord, qu’il nomma Caledonia (du nom des habitants, les Caledonii ou “tribu des Hautes Terres”, en langue celtique). Appelée plus tard Scotia (“pays des Scots”), cette région est devenue l’Écosse.

En 122, l’empereur Hadrien ordonna la construction d’un mur s’étirant de l’estuaire de la Solway jusqu’à Wallsend, près de la Tyne River, pour établir une frontière fortifiée entre les tribus pacifiées du sud de la Britannia et les “irréductibles” Calédoniens. Inspiré par l’exemple du “Mur d’Hadrien”, l’empereur Antonin le Pieux, dont les troupes occupèrent le sud de l’Écosse pendant une vingtaine d’années (de 142 à 165), fit aussi construire ce qu’on appelle le “Mur d’Antonin”.

Ces deux murs ne sont pas semblables, même s’ils appartiennent tous deux au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Le “Mur d’Hadrien” est bâti avec des pierres, et il en reste une grande partie encore de nos jours. Quant au “Mur d’Antonin”, construit sous la direction de Quintus Lollius Urbicus, gouverneur de la Britannia sous le règne d’Antonin, il est en tourbe, avec un fossé devant, joignant le golfe du Forth à la Clyde, de 60 kilomètres de long, moins élaboré que le mur d’Hadrien, mais doté du même plan de base, avec une alternance de forts et de postes plus petits. On a peu de renseignements directs sur la raison pour laquelle la frontière fut déplacée, mais la province devait probablement sembler plus sûre si l’Écosse du Sud se trouvait sous contrôle romain, et une frontière plus courte autorisait une plus forte concentration de troupes (Dictionnaire de l’Antiquité, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 449).

Toutes ces données historiques permettent de comprendre la raison d’être du Hunterian Museum, où sont exposés des fragments du “Mur d’Antonin” qui fut abandonné vers 163 de notre ère.

Professeur de médecine à l’Université de Glasgow, le docteur William Hunter joua, au XVIIIè siècle, un rôle essentiel dans la collecte des artefacts (stèles, objets) romains trouvés par les archéologues lors de la redécouverte du “mur” au moment de la Révolution industrielle anglaise, de l’intensification de l’agriculture, et de grands travaux d’infrastructure (canal, voie ferrée, route) dans cette région. Véritable mécène, il légua sa collection à l’université, ainsi que de l’argent. Le Hunterian Museum ouvrit en 1807.

Dans la salle d’exposition se trouvent divers panneaux, dont j’emprunterai quelques explications pour commenter mes trouvailles. Parmi les nombreuses pièces uniques au monde que l’on y voit, j’ai choisi d’en présenter ici quelques-unes qui m’ont beaucoup intéressée. 

Mais, pour mieux situer géographiquement la zone d’où viennent ces artefacts, voici d’abord le tracé du “Mur d’Antonin” ainsi qu’une monnaie à l’effigie de l’empereur.

Sur la monnaie en bronze, datée des années 140-144, il est écrit ANTONINVS AVG PIVS PP TR P COS III (en latin épigraphique le U est écrit V), ce qui signifie : “Empereur Antonin le Pieux, Père de ce pays avec la Puissance tribunicienne, Consul pour la troisième fois”.

L’extension de la frontière à l’intérieur de la Caledonia donna à Antonin un grand prestige militaire et politique, et favorisa son accession au poste d’empereur. 

Antonin (surnommé “le Pieux” par le Sénat romain pour sa grande humanité et son respect filial) fut empereur à Rome de 138 à 161. Il gagna l’estime de l’empereur Hadrien qui l’adopta et le désigna comme son successeur avant sa mort. Sa politique fut salutaire et modérément progressiste, sans extravagance ; son règne se distingue par un sens général du bien-être (Antiquité, p. 63). 

Le “Mur d’Antonin” était jalonné de dalles en grès (appelées en anglais distance slabs), dalles commémoratives qui étaient enchâssées chacune dans un cadre de pierre. Il est fort probable qu’elles étaient orientées vers le Sud, en direction de l’Empire romain. Ce sont des artefacts uniques au monde, et on en a dénombré dix-neuf, dont seize figurent dans le Hunterian Museum. Lorsque les légions romaines ont quitté la Caledonia, les dalles ont été enterrées. Certaines n’ont peut-être pas encore été exhumées.

Leurs sculptures et inscriptions ont pour principal motif la gloire de l’armée romaine et de l’empereur.

La première dalle (à gauche ou en haut, selon votre appareil de lecture) représente VICTORIA, la Victoire.

Elle est dédiée à l’empereur Antonin par l’une des légions qui participèrent à la construction du “mur”. L’inscription IMP C T AE HADRIANO ANTONINO AVG PIO PP VEX LEG XX VV FEC PP III CDXI signifie : “Pour l’empereur César Titus Aelius Hadrien Antonin le Pieux, Père de ce pays, un détachement de la Vingtième vaillante et victorieuse Légion a bâti (cela) sur une distance de 4411 pieds”.

Un pied romain égale environ 30 cm. 

La déesse ou allégorie est située dans un temple romain, tenant une couronne de lauriers (symbole de victoire sportive ou militaire), et une palme. Elle s’appuie sur un globe (symbole de son royaume). Sa posture allongée est inhabituelle — on la voit le plus souvent debout, prête à s’envoler (car elle a des ailes). En-dessous d’elle on distingue un sanglier, emblème de la Vingtième Légion.

La deuxième dalle met en scène la victoire des Romains contre les Calédoniens. C’est encore la Vingtième Légion (en témoigne le sanglier situé entre deux boucliers en bas de l’image) qui la dédie à l’empereur. L’inscription, plus morcelée, est presque similaire à celle de la dalle VICTORIA, mais la distance construite est ici de 3000 pieds.

Au centre de la dalle, sous une sorte d’arc de triomphe, une figure féminine (Britannia ?) donne une petite couronne de lauriers à un aigle situé au sommet de la bannière que tient un légionnaire. De chaque côté on voit un captif nu et ligoté, à genoux, dans une posture d’infériorité. La signification de la scène est facile à comprendre.

 

Cette autre dalle a été dédiée à l’empereur par la Deuxième Légion, qui, avec la Vingtième et la Sixième, a été chargée de construire le “Mur d’Antonin”. 

L’inscription LEG II AVG F P IIII CXL signifie : “La Deuxième Légion Augustéenne a construit 4140 pieds.”

Ici, on voit, en haut de la pierre, un capricorne qui nage et, en bas, le cheval Pégase qui vole. Le capricorne, qui a le corps d’une chèvre et la queue d’un poisson, était le signe zodiacal de l’empereur Auguste qui fonda cette légion. Pégase, le cheval ailé, est aussi rapide que le vent et il symbolise l’immortalité. Ces deux créatures, capricorne et Pégase, sont des figures d’action, appropriées pour une légion romaine. Les deux boucliers, de part et d’autre de l’inscription centrale, rappellent qu’il s’agit de l’armée.

Cette troisième dalle, bien qu’à moitié cassée, aurait été placée par la Vingtième Légion, si l’on en juge par le style de la sculpture. Le motif du captif nu et ligoté, symbolisant la domination romaine, se retrouve sur d’autres pierres. Mais Triton, divinité marine de la mythologie gréco-romaine, moitié homme moitié poisson, figure de manière insolite dans le contexte d’une construction à l’intérieur des terres. Et il n’y a pas d’inscription pour expliquer ce choix.

De nombreuses autres dalles sont exposées dans le Hunterian Museum. Outre les sortes de “bornes” (distance slabs) dont j’ai présenté trois spécimens, s’alignent également des stèles funéraires et des autels en pierre commémorant un dieu ou une déesse. 

Un groupe de cinq autels attire l’attention car, unique en Écosse, ils ont tous été dédiés aux dieux par le centurion romain Marcus Cocceius Firmus. Celui-ci, qui a sans doute passé de nombreuses années près du “Mur d’Antonin”, a consacré chaque nouvel autel à des divinités différentes, dans l’espoir d’une bonne fortune, d’une aide spéciale ou d’une protection divine. Par ailleurs, les soldats de l’armée romaine renouvelaient leurs serments de loyauté envers l’empereur au début de chaque année. 

Les offrandes à la divinité étaient placées dans un trou, en haut de l’autel.

De gauche à droite, on trouve les autels consacrés à SILVANUS, à DIANE et APOLLON, à JUPITER et à la VICTOIRE, à MARS et d’autres dieux, et — encore un élément insolite — au Génie de BRITANNIA. 

Sur l’autel de Silvanus, on ne trouve qu’une fraction de la dédicace : SILVANO (“à Silvanus”).

Silvanus, divinité champêtre, qui habite les bois et les champs, et qu’on assimile souvent au dieu Pan, était particulièrement honoré en Écosse à l’époque de l’invasion romaine, car le pays était couvert de forêts et d’arbres.

Sur l’autel des jumeaux Diane et Apollon, la dédicace est lisible : DIANAE APOLLINI M COCCE〈I〉FIRMVS 7 LEG II AVG. Elle signifie : “À Diane (et) Apollon, Marcus Cocceius Firmus, centurion de la Deuxième Légion d’Auguste”.

Comme Diane et Apollon allaient souvent à la chasse ensemble — Diane étant la déesse de la chasse et Apollon “l’archer” largement vénéré dans tout l’Empire — on comprend que le centurion Firmus aimait aussi chasser dans la région. La vallée de la Clyde devait être giboyeuse. 

L’inscription dédiée à Jupiter, dieu des dieux très estimé par l’armée, est longue : I O M VICTORIAE VICTRICI PRO SALVTE IMP N ET SVA SVORVUM M COCCEI FIRMVS 7 LEG II AVG. Elle signifie : “À Jupiter, très bon et très grand (et) à la victorieuse Victoire, pour la sauvegarde de notre empereur et celle de sa famille, Marcus Cocceius Firmus, centurion de la Deuxième Légion d’Auguste”.

En guise d’offrandes, on faisait des libations, avec du lait, du vin ou de l’huile.

L’autel consacré au dieu Mars est également dédié à d’autres divinités. C’est pourquoi l’inscription est longue aussi : MARTI MINERVAE CAMPESTRIBUS HERC(V)L(I) EPONAE VICTORIAE M COCCEI FIRMVS LEG II AVG. Ce qui signifie : “À Mars, Minerve, aux déesses des champs de parade, à Hercule, à Epona (et) à la Victoire, Marcus Cocceius Firmus, centurion de la Deuxième Légion d’Auguste”.

Pour mettre toutes les chances de son côté, semble-t-il, le centurion Firmus consacre un autel à des dieux romains traditionnels (Mars et Minerve sont respectivement dieu et déesse de la Guerre), à Hercule (demi-dieu très populaire dans l’armée à cause de sa force), à des allégories (Victoire et les divinités des champs de parade — comme le Champ de Mars) et, enfin, à la déesse-cheval celtique Epona, populaire au sein de la cavalerie romaine.

Le dernier autel (situé le premier à droite sur la photo du groupe des cinq) s’intitule : Autel au Génie du pays de Britannia. Il possède une dédicace spéciale. La notice du musée indique qu’elle est d’ailleurs unique en Grande-Bretagne. Il s’agit de : GENIO TERRAE BRITANNIAE M COCCEI FIRMVS 7 LEG II AVG, qui veut dire : “Au Génie qui préside au pays de (Grande) Bretagne Marcus Cocceius Firmus, centurion de la Deuxième Légion d’Auguste”.

À Rome, le “génie” (genius, en latin) était une sorte “d’ange gardien” (si l’on peut dire !), un esprit protecteur qui accompagnait l’individu depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Il était représenté sous la forme d’un “mini-moi”, comme le montre la figurine romaine du “Génie de Néron”, en toge, à l’image du jeune Néron, au Ier siècle de notre ère (actuellement au Musée Walters de Baltimore).

Comme on le constate par ces autels témoignant d’une dévotion populaire, la religion était importante dans la vie des Romains. En plus des dieux, ils vénéraient des allégories. En consacrant un autel au génie de Britannia, Marcus Firmus cherche à se concilier les bonnes grâces de la province et à garantir la paix.

Outre cette immense collections de “pierres”, le musée expose quelques objets de la vie quotidienne des Romains, comme des caligæ (souliers de soldats), des accessoires pour le bain, des jeux, des ustensiles et des outils. Les légionnaires qui ont construit le “Mur d’Antonin” se sont établis sur place et ont mené leur vie comme à Rome. 

J’ai passé dans ce musée une demi-journée, c’est dire qu’il y avait à voir !

 

 

 

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