Irlande (printemps 2026)

J’ai voyagé en Irlande une dizaine de jours ce printemps — un printemps lumineux et bien vert !

D’après le Dictionnaire des Symboles, la “verte Erin”, avant de devenir le nom de l’Irlande, était celui de l’île des bienheureux du monde celtique (coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 1004).

Ce pays, originellement façonné par des mythes et légendes celtiques, puis par la christianisation initiée par saint Patrick, possède aussi des éléments renvoyant à l’ancienne civilisation gréco-romaine et qui côtoient ou parfois inspirent la modernité.

Je présente ici, avec mes photos, quelques-unes de mes découvertes, liant le présent au passé.

Bien qu’ils n’y soient jamais allés, les Romains ont nommé Hibernia cette île située à proximité de la Britannia (Grande-Bretagne) qu’ils ont occupée pendant cinq siècles.

Hibernie (grec Hiernè), nom latin de l’Irlande. Les Grecs connaissaient l’Irlande depuis environ 500 av. J.-C., et Ératosthène, qui écrivit vers 235 av. J.-C., la situa correctement sur sa carte. Strabon, qui écrivit à la fin du Ier siècle av. J.-C., avait entendu dire que ses habitants sauvages étaient cannibales ; Agricola au cours du Ier siècle de notre ère fit une reconnaissance de ses côtes, avec en tête des idées de conquête ; Solinus, au IIIè siècle, fut le premier à remarquer qu’il n’y avait pas de serpents en Irlande. Un siècle plus tôt, Ptolémée révèle une bonne connaissance de l’ensemble de la côte et mentionne même sept villes à l’intérieur des terres ; certains de ces noms sont encore en usage, par exemple Liboius (Liffey) et Eblana (Dublin), indique le Dictionnaire de l’Antiquité, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 499-500).

Dans les environs de Warrenpoint (Irlande du Nord) se trouve le site de Fort Navan, qui fut un important site politique et religieux au IVè siècle avant notre ère.

Sur un des panneaux du site est reproduite la carte dessinée au IIè siècle de notre ère par le géographe égyptien Claude Ptolémée, qui s’est fondé sur des témoignages anciens concernant ce site.

Le panneau explique que cette carte ressemble en gros à l’Irlande actuelle, même s’il y a quelques inexactitudes dans la représentation faite par Ptolémée. Le nom qui est mentionné de la tribu des Volunti est une variante du nom Uluti, et fait référence aux Ulaigh, les habitants de l’Ulster (région qui correspond pratiquement à l’Irlande du Nord).

La représentation géographique de l’Irlande évolua au cours des siècles. En témoignent quelques documents figurant dans le musée du Château du roi Jean (King John’s Castle) à Limerick, dans le comté du même nom, au Sud-Ouest de la République d’Irlande.

À l’entrée du musée est affichée une copie de la carte intitulée Anglia Figura (c. 1537), qui représente la Grande-Bretagne (Britannia) et l’Irlande (Hybernia) vues par un (ou des) géographe(s) au XVIè siècle.

On remarque le mot Media (écrit en rouge) au centre de la carte d’Hybernia. C’est un mot latin désignant “le centre” — Midhe en langue gaélique — qui avait une importance symbolique dans le monde celtique. En Irlande, la province de Midhe (anglais : Meath) a été constituée par prélèvements d’une parcelle de chacune des quatre autres provinces primitives. C’est là que se tenaient toutes les fêtes religieuses et officielles … et que le roi d’Irlande avait sa capitale (Symboles, p. 190).

On peut encore lire quelques noms qui ont une résonance moderne, comme Lymirike (Limerick), Corke (Cork) ou Dublinia (Dublin). 

Le musée indique aussi qu’au début du Vè siècle, avec le christianisme saint Patrick a importé l’alphabet latin en Irlande — alphabet que les moines copistes ont adopté pour écrire les Évangiles, magnifiquement illustrés d’enluminures.

L’alphabet latin a perduré jusqu’à notre époque, et dure encore !

Quant aux lettres de l’ancien alphabet irlandais, ou ogam (ogham), elles étaient de simples traits horizontaux ou obliques tracés perpendiculairement de part et d’autre, à droite et à gauche, ou au travers d’une ligne verticale servant de pilier … Mais l’alphabet ogamique n’a jamais servi à la transcription de textes ou à la transmission d’un enseignement quelconque (uniquement oral). Il symbolise la partie magique et sombre de la tradition celtique … Les Celtes connaissaient cependant l’écriture ordinaire, mais elle ne pouvait servir à la transmission d’une tradition qui devait rester vivante, et pour cela orale, car l’écriture tue ce qu’elle rend immuable (Symboles, p. 565-566).

De nombreux monastères, couvents et églises catholiques ont été construits dans toute l’Irlande, à la suite de l’évangélisation faite notamment par saint Patrick, puis saint Columba. On dit que le trèfle (trilobé) a servi à saint Patrick pour “expliquer” le dogme de la Trinité (un Dieu en trois personnes). Cette plante était déjà vénérée par les Celtes car elle poussait dans les plaines, et que la plaine semble avoir été le pays idéal dans lequel les humains peuvent habiter, par opposition à la montagne, réservée aux personnages divins (Symboles, p. 762). Pour ces raisons le trèfle est devenu l’emblème de l’Irlande.

Dans le comté du Connemara se trouve Kylemore Abbey — originellement Kylemore Castle, demeure d’un riche Irlandais, nommé Mitchell Henry, qui l’a fait construire entre 1867 et 1871. Au XIXè siècle, cet imposant château, situé dans un cadre naturel magnifique, était une maison familiale. 

En 1903, la demeure devint propriété du duc et de la duchesse de Manchester, qui la quittèrent en 1914.

Le 1er mars 1921 les droits et privilèges de l’Abbaye d’Ypres (Belgique), qui existait depuis 1665, furent transférés à ce qui devint Kylemore Abbey — la première abbaye bénédictine établie en Irlande. 

C’est pourquoi on peut lire sur un mur la devise latine de saint Benoît, fondateur du monastère de Monte Cassino (Italie) vers 530, et de l’ordre des Bénédictins et Bénédictines, qui portent son nom (“Benoît” se dit Benedictus en latin) et obéissent aux règles de vie monastique qu’il a édictées. Cette devise est ORA ET LABORA, prie et travaille. 

À Kylemore Abbey, les clercs qui suivaient cette règle centraient leur vie communautaire et personnelle sur la prière et le travail, se rassemblaient chaque jour dans l’église selon un horaire (Horarium signifie horloge, en latin) précis pour écouter la lecture des textes sacrés, et travaillaient à exploiter le domaine — ici, un immense jardin potager. 

De nos jours, malgré le tourisme, cet endroit est un havre de paix et il y a encore des religieuses qui y vivent.

Kylemore Abbey est un édifice d’inspiration moyenâgeuse, mais relativement moderne (XIXè siècle). L’université de Dublin, elle, connue sous le nom de Trinity College et fondée en 1592, possède quelques bâtiments érigés dans le style néo-classique, qui est propre au XVIIIè siècle européen et emprunte les canons de l’architecture gréco-romaine. 

En effet, comme d’autres pays d’Europe, l’Irlande s’est inspirée de l’œuvre d’Andrea Palladio, architecte de la Renaissance italienne (XVIè s.), qui admirait les constructions symétriques et bien proportionnées de la Grèce antique et de Rome et qui écrivit un traité sur l’Architecture.

En témoignent, par exemple, cet édifice (à gauche) partiellement semblable à un temple grec avec son fronton triangulaire et ses colonnes aux chapiteaux corinthiens. Et (à droite) ce “hall d’honneur”, dont l’entrée est délimitée par des colonnes cannelées aux chapiteaux doriques surmontées de l’inscription NIKH (grec Nikê, victoire). Le parrainage de Nikê, déesse grecque de la victoire, représentée ailée (comme la Victoire de Samothrace, visible au musée du Louvre) et brandissant une palme, symbolise un palmarès remarquable (de certains étudiants qui ont étudié dans cette université) et justifie l’accès à un hall d’honneur.

D’ailleurs, parmi les célèbres alumni (anciens élèves) de Trinity College, on compte, entre autres, Jonathan Swift, Oscar Wilde et Samuel Beckett.

L’université honore également des personnalités qui ont enseigné ou administré l’institution.

Ainsi, ce mini-temple de style grec rend-il un hommage posthume à John Stearne, évêque de Clogher (Irlande du Nord), fondateur d’une académie de médecine et vice-chancelier de cette académie. Sur l’inscription latine située derrière les colonnes, est écrite cette dédicace : R.R. Iohannes Stearne, Episcopus Clogherensis, Vicecancellarius hujus Academiae, pro benevolentia quam habuit in Academiam et rem literariam. Posuit A.D. 1734

En dehors de l’université il existe à Dublin divers immeubles de style néo-classique. Par exemple, ce bâtiment historique datant de 1868 a été la Provincial Bank of Ireland avant de devenir à notre époque un espace aménagé pour les grandes réceptions de l’hôtel 5 étoiles situé juste à côté de lui. Son aspect majestueux semble moderne, et pourtant il a le fronton orné de personnages d’allure “antique” et sa façade porte des pilastres et colonnes aux chapiteaux corinthiens.

Ingrédients indispensables des réceptions (et même de la vie quotidienne dans les pubs), la bière et le whiskey font la notoriété de l’Irlande. 

Cependant, autrefois, la bière était la boisson des rois et des guerriers celtes. Une légende galloise rapporte que le fils d’un roi aurait fait bouillir du moût (jus non fermenté) avec du malt, et qu’un sanglier y laissa tomber de la salive — ce qui fit fermenter le liquide. En Irlande, on note que la consommation de la bière va de pair avec celle de la viande de porc (ou de sanglier) dans tous les festins rituels de la fête de Samain (début de l’année celtique) et dans les mythes de l’Autre Monde (Symboles, p. 122).

Quant au whiskey, selon une légende écossaise, il a une origine diabolique … mais le whisky passe pour prévenir les maladies de cœur (Livre des Superstitions, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 1807). 

Par suite de la christianisation, le vin s’est ajouté à ces boissons populaires. 

Si bien que, par exemple, dans le comté de Galway, à l’Ouest de l’Irlande, trois liquides se partagent les faveurs des clients : la bière Guinness à Clifden, le whiskey (prononcé “whisky”) de Kilbeggan et le vin (probablement italien) d’un restaurant nommé Bacchus, situé dans la ville d’Athlone.

Toutes ces facettes de l’Irlande en font un pays charmant et intéressant à découvrir.

Avec le temps radieux qui a régné pendant tout ce voyage, je n’étais pas loin de me croire au paradis. Sans le savoir, j’étais de l’avis de ces moines irlandais du haut Moyen Âge qui ont assimilé l’Irlande à une terre promise et à une image terrestre du paradis : terre fertile, au climat doux, que n’habitent ni serpent ni bête nuisible (Symboles, p. 731).

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