De la mythologie grecque à la chanson rock

The Odyssey, film de Christopher Nolan, sorti à la mi-juillet, a soulevé une grande vague d’intérêt pour les œuvres d’Homère (ci-dessus figurant sur un vitrail du Teatro Colon à Buenos Aires) et pour le monde hellénique ancien, notamment pour la mythologie grecque. 

Dans un article récent publié au Canada, le journaliste-auteur, écrivant à propos des personnages du film, établit une liste de dix chansons rock ayant chacune pour titre le nom d’un héros ou d’une héroïne de la mythologie grecque. Il commente ses choix d’un point de vue musical.

J’ai trouvé cette idée étonnante et plaisante à la fois, et je me suis amusée à écouter toutes les chansons de la liste ! Je me suis intéressée aussi à retrouver dans mes photos de voyage ma documentation concernant la plupart des histoires et des personnages cités.

Voici le titre de l’article et ses références.

Chansons rock inspirées par la mythologie grecque

La liste établie étant classée par ordre alphabétique, le premier héros mentionné est Achille (Achilles, en anglais). La chanson rock choisie pour l’illustrer s’intitule Achilles Come Down. Elle est interprétée par le groupe australien Gang of Youths et date de 2017. Fait notable : il y a dans la chanson un passage dit à voix basse en français, qui exprime le dilemme d’Achille concernant la Vie et la Mort, pour lui et pour les autres.

Achille est un personnage littéraire très connu, qui a inspiré aussi des peintres, des réalisateurs de films et des musiciens.

Dans la mythologie grecque, fils unique du mortel Pélée, roi de Phthie en Thessalie, et de Thétis, une divinité marine, fille de Nérée. Pendant la guerre de Troie, Achille fut le principal héros du côté des Grecs. Homère trace son portrait définitif dans l’Iliade, dont l’intrigue tourne autour de la colère indomptable d’Achille. Lorsqu’il se retira sous sa tente pour bouder et refusa de combattre après s’être querellé avec Agamemnon, les Grecs furent refoulés jusqu’à leurs navires et faillirent être battus. Vint ensuite l’intervention et la mort de son ami Patrocle au combat sous les coups du héros troyen Hector, et la terrible douleur d’Achille. Après s’être réconcilié avec Agamemnon, il tua Hector pour venger Patrocle, et pour que sa vengeance fût complète il traîna le cadavre du Troyen derrière son char. À la fin de l’Iliade, Achille a été purgé de sa colère et de sa douleur, et il autorise Priam, le père d’Hector, à racheter la dépouille de son fils.

Achille a un caractère passionné et il semble plus brutal que tous les autres Grecs. Le traitement qu’il inflige au corps d’Hector et le sacrifice des prisonniers troyens lors des funérailles de Patrocle sont condamnés comme des mauvaises actions. Lorsqu’il est en colère, il n’épargne personne, et ne respecte pas les dieux, mais il fait preuve d’un grand dévouement à l’égard de son ami Patrocle. Il sait que sa vie est destinée à être courte, car sa mort devant Troie a été prédite (Dictionnaire de l’Antiquité, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, p. 6-7). 

À la National Gallery of Ireland de Dublin, est exposé un immense tableau, huile sur toile peinte par Jacques-Louis David en 1778 : il s’intitule Les Funérailles de Patrocle

Les œuvres de David ont souvent pour thème l’Histoire ancienne, la littérature, la mythologie grecque ou romaine.

Sur cette impressionnante toile, il représente simultanément différents événements ou scènes de l’Iliade. Ainsi peut-on voir au premier plan à droite le cadavre d’Hector traîné par les chevaux du char d’Achille, au second plan à gauche le sacrifice d’un prisonnier, et à l’arrière-plan la crémation de captifs troyens sur un bûcher funéraire. Tous ces épisodes cruels restent plus ou moins dans l’ombre.

J-L David

Mais, au centre — véritable motif du tableau — une lumière éclaire le duo Achille-Patrocle. Achille, revêtu d’une grande cape rouge (en fait, le paludamentum des généraux romains) et coiffé d’un casque à plumets, pleure son ami dont le blanc cadavre et la posture distordue attirent l’attention. Le casque brillant à ses pieds rappelle que Patrocle s’est “déguisé” avec les armes d’Achille pour mener l’armée au combat … où il a trouvé la mort. Le jaune du tissu qui le recouvre symbolise la jeunesse, la force, l’éternité divine (Dictionnaire des Symboles, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, p. 535).

La deuxième chanson de la liste a pour titre Calypso, et elle est chantée par Suzanne Vega sur l’album Solitude Standing (1987). 

Dans l’Odyssée d’Homère, Calypso était une nymphe ou déesse grecque, fille d’Atlas (le Titan porteur du globe terrestre, selon la mythologie grecque), qui vivait sur l’île d’Ogygie où Ulysse échoua après son naufrage. Elle le retint auprès d’elle pendant sept ans et lui promit de le rendre immortel s’il acceptait de l’épouser ; mais Zeus envoya Hermès lui enjoindre de le laisser partir, et elle fournit à Ulysse de quoi reconstruire son navire. Selon certaines traditions, elle aurait eu un fils d’Ulysse, Auson, ancêtre éponyme des Ausoniens d’Italie (Antiquité, p. 177).

Selon le journaliste musical, dans la chanson de Suzanne Vega, Calypso, loin d’être un obstacle au retour d’Ulysse chez lui, se montre une amante désintéressée. Elle laisse librement partir le héros, sachant qu’elle se condamne ainsi à la solitude. 

La troisième chanson rock a aussi une héroïne pour titre et thème. Il s’agit de Cassandra (Cassandre, en français) et elle est interprétée par le groupe suédois ABBA en 1982, puis dans l’album The Visitors (2012).

Prophétesse de la mythologie grecque, Cassandre était la fille de Priam, roi de Troie, et d’Hécube. Selon Homère, qui ne mentionne pas ses dons de prophétie, elle était la plus belle des filles de Priam. Une tradition plus tardive rapporte qu’elle fut aimée d’Apollon, qui lui accorda le don de prophétie, mais lorsqu’elle repoussa son amour, le dieu la condamna à toujours prophétiser la vérité sans être crue. C’est dans ce rôle qu’elle apparaît chez les tragiques grecs : elle prédit en vain la chute de Troie (Antiquité, p. 185). 

La chanson d’ABBA reprend les traits du personnage, mais présente aussi des excuses à tous les visionnaires — très souvent des femmes — qui n’ont pas été écoutés, analyse le journaliste.

Quatrième est Icare (Icarus, en anglais), héros de la chanson Flight of Icarus interprétée par Iron Maiden dans l’album Piece of Mind, en 1983. Le groupe britannique de heavy metal adore les histoires épiques, et, selon l’auteur de la liste, la mythologie grecque est une source idéale. Dans la chanson, l’histoire d’Icare qui défia les dieux (et son père) en volant près du soleil est résumée par ces paroles : Fly on your way like an eagle, fly as high as the sun. 

Dans les arts visuels, le mythe a été illustré par le peintre Bruegel II (j’ai expliqué son célèbre tableau intitulé La Chute d’Icare) et, à l’époque moderne, j’ai pu voir que le jeune Icare est toujours un motif d’inspiration, comme dans la boutique d’un musée d’Ottawa ou sur un immeuble de Chicago.

La cinquième chanson répertoriée se réfère à Jason. Chantée par XTC, groupe de new wave britannique, elle s’intitule Jason and the Argonauts, date de 1982 et figure dans l’album English Settlement.

Le journaliste mentionne que la chanson fait, d’une part, une référence à la Toison d’or et, d’autre part, une comparaison entre la vie du mythique héros-aventurier et celle d’un musicien de rock constamment en tournée !

En effet, dans la mythologie grecque, les Argonautes sont les héros qui partirent avec Jason à bord du navire Argo pour retrouver la Toison d’or. Jason était le fils d’Aeson, qui était le roi légitime de Iolcos en Thessalie, mais le trône avait été usurpé par le demi-frère d’Aeson, Pélias. Jason avait été mis à l’abri chez le centaure Chiron, qui s’occupa de son éducation.

Devenu adulte, Jason revint à Iolcos réclamer le trône. Pélias accepta de le lui rendre à condition qu’il retrouve d’abord la Toison d’or (dépouille d’un bélier fameux), suspendue dans un bois en Colchide (à l’Est de la Mer Noire actuelle) et gardée par un dragon insomniaque. 

Jason s’embarqua sur l’Argo avec cinquante des grands héros de la Grèce (dont Héraclès et Orphée). Lorsque l’expédition arriva en Colchide, le roi Aeétès se déclara prêt à donner la toison si Jason réalisait quelques exploits apparemment impossibles. … Mais grâce aux pouvoirs magiques de Médée, la fille du roi, qui était tombée amoureuse de Jason, le héros surmonta toutes les épreuves (Antiquité, p. 82-83).

Ils revinrent tous à Iolcos, mais le destin s’acharna ensuite contre Jason en la personne de Médée, son épouse magicienne, qui accomplit toutes sortes de maléfices, et finit par tuer les enfants qu’elle avait eus avec Jason.

La sixième chanson est consacrée à Orphée (Orpheus, en anglais). Jouée par The Buttertones, un rock band californien, elle s’intitule Orpheus under influence et date de 2013. Cette chanson, qui rend hommage au musicien qu’était Orphée — héros de l’expédition des Argonautes qui aida l’équipage à résister aux sirènes —raconte sa descente aux Enfers pour en ramener son épouse Eurydice. La chanson est une lamentation sur l’échec de l’amour, qui peut détruire même le plus grand des poètes, analyse le journaliste.

Si l’amour “a échoué”, était-ce la faute d’Orphée, d’Eurydice, des dieux infernaux, ou de la Fatalité ?

Eurydice étant morte le jour même de ses noces avec Orphée, celui-ci, inconsolable, décida d’aller la rechercher aux Enfers, le royaume souterrain d’Hadès et de Perséphone. Il charma les dieux avec sa lyre, et ils le laissèrent repartir avec sa bien-aimée, à condition qu’il ne la regarderait pas. Eurydice suivit donc son mari, jusqu’au moment où il se retourna.

La fin de l’histoire est tragique : Eurydice sera perdue à jamais, Orphée meurt. Il fut déchiré par des femmes, soit des Thraces qui étaient jalouses de son amour pour Eurydice, soit des Ménades, pour le punir de ne pas avoir honoré leur dieu, Dionysos. Sa tête coupée descendit en flottant l’Hèbre, une rivière thrace, continuant à parler, et atteignit l’île de Lesbos, le foyer de la poésie lyrique, où il fut enterré (Antiquité, p. 703-704).

Outre un musicien mythique et célébré — qui a inspiré entre autres des musiciens classiques comme Monteverdi, Glück ou Offenbach — Orphée a été le sujet de beaucoup d’œuvres littéraires (poésie) et artistiques (peinture, sculpture, cinéma).

Le septième sur la liste est Pan. La chanson (qualifiée de baroque rock and roll) s’intitule The return of Pan (1993), par le groupe britannique (surtout écossais et irlandais) The Waterboys

Une phrase y revient comme un refrain : The great God Pan is alive. Ce qui est intéressant, c’est que cette affirmation contredit une histoire célèbre, rapportée par l’historien grec Plutarque. 

Sous le règne de l’empereur Tibère (14-37 ap. J.C.), les passagers d’un bateau qui naviguait le long de la côte occidentale de la Grèce entendirent une forte voix qui criait depuis les îles de Paxi : “Le dieu Pan est mort !” Dans la légende chrétienne, on associa cette histoire à la mort et à la résurrection du Christ, qui entraîna la mort des dieux païens. Comme le mot “pan”, en grec, signifie “tout” et que les Grecs de l’époque classique considéraient que le nom du dieu avait cette signification, à une époque tardive, les spéculations sur le dieu universel se greffèrent sur cette étymologie. Dans certaines de ses représentations, la personnalité du dieu se confond avec une image plus générale de la nature pastorale. Les Romains l’identifièrent à Faunus (Antiquité, p. 715-716).  

Dans la chanson rock, on entend une clarinette — au lieu de la fameuse “flûte de Pan”, flûte à sept roseaux inventée, dit-on, par Pan, et qu’il nomma “syrinx”, du nom de la nymphe qu’il poursuivait de ses assiduités, mais qui lui échappa en étant transformée en roseau. 

Huitième de la liste est Perséphone (Persephone, en anglais), Proserpine pour les Romains, qui n’est pas nommée dans le titre de la chanson rock — laquelle s’intitule Pomegranate Seeds, chantée par Julian Moon (2017).

Ce titre fait allusion aux pépins de grenade qui ont scellé le destin de Perséphone, dont j’ai raconté le mythe dans un article (janvier 2026).

Le journaliste a visiblement une grande admiration pour ce chanteur, car il écrit que Julian Moon transforme “l’un des récits les plus tordus de la mythologie grecque en or pop”.

Cette transmutation du récit à “l’or” de la chanson a aussi été la démarche d’une artiste coréenne nommée Meekyoung Shin, qui a transformé la statue ancienne de Korê (surnom de Perséphone, signifiant “La jeune fille”, en grec) en une Corê similaire, mais faite de savon, donc d’une durée éphémère. L’illusion est parfaite !

L’artiste a produit une série d’œuvres plastiques en 2011 dans la série qu’elle a nommée “Translation”, exprimant ainsi ses idées sur les transferts culturels entre l’Europe et l’Asie.

Avant-dernier de la liste, Sisyphe (Sisyphus, en anglais, est le titre de la chanson) est chanté par Andrew Bird (2019). Le chanteur se met en scène dans un clip où l’on peut voir de nombreuses pierres qui roulent.

Dans la mythologie grecque, fils d’Éole (dieu des vents) et d’Enarétê, Sisyphe avait la réputation d’être le plus rusé des mortels. Pour cette raison il fut parfois associé à Autolycos, l’habile voleur, et considéré comme le père d’Ulysse. 

Sisyphe vécut jusqu’à un âge avancé, tout en ayant passé sa vie à déjouer les écarts de conduite des dieux.

Cependant, quand il mourut, les dieux des Enfers lui réservèrent un châtiment fameux : il lui fallait pousser en haut d’une montagne un gros rocher qui, chaque fois qu’il allait atteindre le sommet, roulait jusqu’en bas (Antiquité, p. 927).

Ce mythe a pris une dimension philosophique à l’époque moderne, notamment avec l’essai écrit par Albert Camus. Le journaliste musical s’interroge aussi sur la portée de la chanson d’Andrew Bird en écrivant que celui-ci “se demande pourquoi le pauvre Sisyphe n’a pas tout simplement renoncé à cette entreprise — question que beaucoup d’entre nous se sont posée au fil des années. C’est l’une des chansons de cette liste (avec Calypso) qui repense véritablement le mythe, en se demandant si les personnages sont bel et bien liés à leur destin. Et avec sa fantaisie coutumière, Andrew Bird répond à cette question … en la laissant ouverte et sans réponse !”

Pour finir, la dixième et dernière chanson de la liste parle d’Ulysse (Ulysses, en anglais), le film The Odyssey oblige ! Le titre en est Tales of Brave Ulysses, et la chanson fut interprétée par le groupe Cream en 1967. Dans ce groupe figure Eric Clapton, qui fait une belle composition à la guitare. Le texte mentionne les sirènes ainsi que la déesse Aphrodite.

Bien sûr, le personnage d’Ulysse est très connu et il a inspiré de nombreux artistes : outre la musique, il y a la littérature (prose et poésie), la sculpture, la peinture, le cinéma. J’ai rencontré Ulysse partout !

Pour l’auteur de la liste, Tales of Brave Ulysses est “la plus grande chanson rock jamais basée sur un mythe grec. C’est un glorieux rock psychédélique”. 

En conclusion de ce hit-parade inédit, je peux dire que le nombre de chansons ou pièces musicales consacrées à des personnages de la mythologie grecque est incroyable. Que ce soit en anglais ou en français. J’en ai fait l’expérience et je me suis bien amusée. Je vous souhaite le même plaisir !

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