En visitant la National Gallery de Dublin, en Irlande, j’ai remarqué un magnifique cabinet d’ébène — une véritable œuvre d’art.
Meuble à plusieurs compartiments, où l’on rangeait des objets précieux (selon la définition du dictionnaire Robert), ce cabinet a été offert en cadeau de mariage par Oliver Cromwell à sa fille Bridget, dont le second mari, Charles Fleetwood, devint Lord Deputy d’Irlande en 1651 (indique la notice du musée).
Ce cabinet d’ébène, Ebony Cabinet, également appelé Fleetwood Cabinet, est décoré de différentes scènes extraites des Métamorphoses du poète latin Ovide.
L’œuvre : Intitulé en anglais Ebony Cabinet, ce meuble date de 1630 et a été fabriqué à Anvers, ville située dans les Pays-Bas espagnols au XVIIè siècle (la Belgique actuelle). La notice du musée révèle que le bois utilisé (ebonised walnut) est du noyer traité à la façon de l’ébène — un bois exotique noir et très dur que travaillaient des artisans spécialisés appelés “ébénistes”. De plus, les incrustations en argent ainsi que les peintures miniatures de scènes mythologiques gréco-romaines ajoutent une valeur décorative et monétaire à ce “cabinet d’ébène”.
Les artistes : L’œuvre est attribuée à Frans Francken II and Studio, c’est-à-dire Frans Francken (dit) le Jeune et les étudiants-peintres qu’il formait dans son atelier.
On sait peu de choses sur la vie de ce peintre (né en 1581 et mort en 1642), renommé en son temps, et qui, à Anvers — pépinière d’artistes à cette époque — était, entre autres, contemporain de Rubens (1577-1640), de Jacob Jordaens (1593-1678), d’Antoon van Dyck (1599-1641) et de Rembrandt (1606-1669).
La notice révèle que Francken a peint et signé les deux panneaux latéraux (ici soutenus par des tuteurs en métal) représentant Les Noces de Thétis et Pélée — sujet également traité par le peintre flamand Hendrick van Balen.
Le Mouvement : Baroque.
Né à Rome de la Contre-Réforme, c’est-à-dire en réaction à la Réforme protestante, à la fin du XVIè siècle, l’art baroque règne sur l’Europe aux XVIIè et XVIIIè siècles. Il privilégie la sensibilité sur le raisonnement, notamment par le goût du trompe-l’œil, les jeux de perspective et l’agitation des draperies en peinture (L’Histoire de la peinture pour les Nuls, éd. First, p. 475).
Une autre définition précise que L’esthétique baroque se manifeste dans des œuvres le plus souvent inspirées de la mythologie gréco-romaine et d’épisodes bibliques. Les personnages et les décors saisis dans des perspectives fuyantes, donnent une illusion d’optique qui surprend : les vues sont audacieuses, l’imaginaire se mêle au réel (Le Baroque en France, éd. Pocket Classique, p. 52).
Bibliographie : Il n’y avait pas d’autre explication que la notice que j’ai citée ci-dessus.
Avant d’être exposé au public dans un musée, ce cabinet d’ébène faisait partie d’un ameublement privé. Il est fort probable qu’à l’époque où les peintures des panneaux ont été réalisées, les Européens appartenant à un milieu social aisé et instruit (aristocrates et grands bourgeois) connaissaient et appréciaient les histoires de la mythologie gréco-romaine. Mais de nos jours, il peut être nécessaire de faire quelques recherches pour comprendre certains épisodes.
Afin d’expliquer les scènes représentées, j’ai utilisé le texte des Métamorphoses — œuvre composée par Ovide au tout début du 1er siècle de notre ère, sous le règne de l’empereur Auguste. La traduction en français est de Georges Lafaye et date de 1925-1930 ; l’édition est faite par Jean-Pierre Néraudau ; la collection, Folio Classique (n° 2404).
Le Thème : Mythologique.
Tous les panneaux mettent en scène la mer et l’élément liquide (fleuve, rivière, étang), en relation avec le motif principal des “Noces de Thétis et Pélée“. La destination première du cabinet d’ébène étant de constituer un cadeau de mariage, le symbolisme du motif principal semble évident.
Analyses iconographiques :
Les panneaux latéraux sont plus grands que les autres car ils mettent en vis-à-vis les Noces de Thétis et Pélée — que je présenterai brièvement, ayant déjà expliqué le mythe dans un autre article.
En fait, sur ces panneaux, les “noces” vont bientôt commencer.
D’un côté on voit une scène terrestre (de “banquet”) avec des personnages attablés : c’est l’entourage du futur marié, Pélée (guerrier grec vêtu d’une cuirasse bleue, chaussé de cnémides et coiffé d’un casque à plumet). Le regard dirigé dans la même direction, Pélée et les autres convives attendent l’arrivée d’un personnage important ou d’un événement imminent. La scène est statique, mais les bras tendus et les têtes tournées créent une impression de mouvement.
De l’autre côté, c’est une dynamique scène marine (de “cortège”) fourmillant de créatures féminines à l’apparence de sirènes, qui nagent avec d’autres personnages marins, escortant une jeune femme nue, assise sur un tissu bleu posé sur un coquillage, et protégée par un pan de ce tissu bleu qui fait “ombrelle”. On remarque qu’elle a l’air d’une humaine, et non d’une créature hybride. C’est la future mariée, la déesse marine Thétis, sœur d’Amphitrite, l’épouse de Poséidon/Neptune, le dieu des mers.
L’enfant qui naîtra de l’union de Thétis et Pélée n’est autre que le grand Achille (selon les mots d’Ovide), un des futurs héros de la Guerre de Troie.
La partie centrale du cabinet d’ébène est illustrée de huit peintures de taille plus petite que les panneaux latéraux. Cependant, il y a deux peintures un peu plus grandes que les autres :
La saynète centrale, étant située près du panneau de Pélée, pourrait appartenir au thème des “noces” et montrer des Néréides, c’est-à-dire les nombreuses filles du dieu marin Nérée, qui eut cinquante ravissantes filles avec sa femme Doris — parmi lesquelles Thétis et Amphitrite. Ces Néréides sont représentées avec un corps mi-femme mi-poisson, alors que leur sœur qui se marie est différente.
Mais, du fait de cette représentation, ces créatures marines pourraient également être des Sirènes — du moins des “sirènes” telles que les imaginaient les artistes “modernes”, comme les Européens du XVIIè siècle, car sur les vases et dans les sculptures de l’Antiquité elles figuraient en femmes-oiseaux, comme le raconte Ovide au Livre V des Métamorphoses.
Ce qui pourrait confirmer que ce sont des Sirènes, c’est que cette peinture est placée vis-à-vis de celle qui, sur la partie centrale à droite, montre Ulysse, attaché dans son bateau. Au Chant XII de l’Odyssée, averti par la magicienne Circé du danger mortel causé par la voix des Sirènes, Ulysse bouche les oreilles de ses rameurs avec de la cire et se fait ligoter au mât du navire, interdisant à ses hommes d’ôter ses liens. Ils arrivent près de l’île des Sirènes et celles-ci entonnèrent un chant clair : “Viens, Ulysse fameux, gloire éternelle de la Grèce … nous savons tout ce qui advient sur la terre féconde …” Quand nous les eûmes dépassées et quand enfin / nous n’entendîmes plus ni leur voix ni leur chant, / mes braves compagnons enlevèrent la cire / dont j’avais bouché leurs oreilles, et défirent mes liens (traduction en vers libres de Philippe Jaccottet, 1981).
Toujours dans la partie centrale (gauche) du cabinet d’ébène, au-dessus de la peinture des Néréides/Sirènes, se trouve un petit panneau représentant une histoire moins connue : la métamorphose en grenouilles des paysans de Lycie.
Cette histoire, racontée par Ovide au Livre VI des Métamorphoses, a pour héroïne Latone, mère des jumeaux Apollon et Artémis/Diane — dont Zeus/Jupiter est le père, au grand dam de son épouse légitime Héra/Junon.
Devant la colère de Junon, Latone, ayant dû fuir avec ses très jeunes enfants, se retrouve en Lycie (dans l’actuelle Turquie) : un jour que le soleil accablait les campagnes d’une lourde chaleur, la déesse, épuisée par une longue fatigue, fut prise d’une soif ardente ; ses enfants avides avaient tari le lait de ses mamelles. Elle aperçut au fond de la vallée un étang de médiocre étendue …
Latone demande aux paysans, qui cueillent des joncs, la permission de boire un peu de l’eau de l’étang, mais ils refusent, insultent violemment la mère et ses enfants, et vont jusqu’à souiller l’eau en remuant la vase.
Outrée, Latone s’écrie : “Puissiez-vous vivre éternellement dans votre étang !” Le souhait de la déesse est exaucé ; ils trouvent plaisir à rester dans les ondes … Leur tête rejoint leurs épaules et leur cou disparaît ; leur échine se colore de vert ; leur ventre, la plus grosse partie de leur corps, est désormais tout blanc ; ce sont de nouveaux êtres, qui sautent dans les profondeurs bourbeuses, des grenouilles.
Sur la peinture, on voit Latone et ses enfants à gauche et, au milieu et à droite, trois personnages, dont un à tête de batracien et une grenouille. L’étang, objet du litige, se trouve au centre à l’horizon.
Quant à la peinture tout à fait en bas, c’est un épisode tragique de la geste d’Hercule/Héraclès — l’enlèvement de sa femme Déjanire par le centaure Nessus. Au Livre IX des Métamorphoses, Ovide décrit l’impétueux Événus. Ce fleuve, alors plus gros que de coutume, enflé par les pluies d’hiver, formait de nombreux tourbillons et on ne pouvait le franchir. Le héros (Hercule) ne craignait rien pour lui-même, mais il était en peine pour son épouse ; le robuste Nessus s’approche de lui (et dit) : “Je me charge de déposer sur l’autre rive celle que voici ; toi, réserve tes forces pour passer le fleuve à la nage.”
Sitôt dit, sitôt fait. Mais Nessus veut enlever pour lui-même la belle Déjanire. À la vue de sa fuite, Hercule prend son arc, et un trait parti de sa main traverse le dos du fuyard ; le fer recourbé ressortait par la poitrine. À peine a-t-il été arraché que le sang jaillit … Nessus le recueille, en enduit sa tunique et la donne en mourant à Déjanire comme un charme propre à exciter l’amour. Plus tard, ce “cadeau empoisonné” fera mourir Hercule.
Sur la peinture le fleuve occupe une grande place : c’est l’élément central de l’épisode. Ce qui est surprenant, c’est que l’archer à gauche ressemble plutôt à Éros/Cupidon/Amour qu’à Hercule, qui est censé tirer sur le centaure. Peut-être l’artiste qui a peint cette scène sur un futur cadeau de mariage a-t-il voulu symboliser l’amour plutôt que la mort ?
Au centre du cabinet d’ébène, situées entre les Néréides/Sirènes et Ulysse, se trouvent deux peintures, où la mer joue un rôle important.
Il y a, d’une part, la scène de l’Enlèvement d’Europe — sur laquelle j’ai déjà rédigé un article.
En quelques mots, c’est une autre aventure amoureuse de Zeus/Jupiter, qui se transforme en séduisant taureau blanc pour s’approcher de la princesse Europe et finir par l’enlever sur son dos, emportant sa proie en pleine mer (Métamorphoses, Livre II).
D’autre part, c’est une histoire étrange, peu connue, ayant pour protagonistes le dieu Neptune (dont on aperçoit le trident) et Cénis — c’est, du moins, ce que je crois, après lecture du Livre XII des Métamorphoses.
Cénis, une jeune Grecque, était célèbre pour sa beauté et avait donc une foule de prétendants, parmi lesquels Pélée (à qui Thétis était déjà promise). Mais Cénis ne s’unit à aucun homme par les liens du mariage. Un jour qu’elle errait sur des bords écartés, le dieu des mers lui fit violence. Lorsque Neptune eut goûté les plaisirs de cet amour nouveau : “Tu peux, dit-il, faire un souhait, quel qu’il soit, sans avoir à craindre ; choisis celui que tu voudras.” … “L’affront que j’ai subi, répond Cénis, m’inspire un souhait extraordinaire : je voudrais qu’il me fût désormais impossible de subir rien de semblable ; permets-moi de ne plus être femme et tu auras comblé mes désirs.” … Le dieu de la mer avait consenti et de plus il avait accordé au jeune homme le don d’être à jamais invulnérable.
Enfin, sur la partie droite du cabinet d’ébène, il reste deux peintures — celles qui encadrent verticalement le panneau d’Ulysse attaché.
La peinture située en haut illustre l’histoire d’Andromède — dont j’ai déjà parlé dans un article.
Au Livre IV des Métamorphoses, Ovide raconte comment le héros Persée, muni d’ailes aux pieds (talaria, en latin) semblables à celles du dieu Mercure, vole littéralement au secours de la belle Andromède, enchaînée par les bras à de durs rochers pour expier l’arrogance de sa mère, Cassiopée, qui s’était vantée d’être plus belle que les Néréides. Neptune envoya un monstre ravager le pays et l’oracle libyen Ammon prononça qu’il fallait lui offrir Andromède (notice de l’édition Folio).
Un combat épique met aux prises le monstre marin et Persée, tombé amoureux d’Andromède au premier regard. L’issue heureuse de ce combat est la mort du monstre, d’une part, et le mariage de Persée et Andromède, d’autre part.
On voit sur la peinture la jeune femme attachée à un rocher, le monstre marin, qui se dresse au-dessus de la mer immense et couvre de son poitrail la vaste étendue des flots, ainsi que Persée. Celui-ci est représenté chevauchant un cheval ailé : c’est apparemment Pégase, mais ce dernier est né du sang de Méduse, enceinte de Poséidon quand elle fut plus tard tuée par Persée. Le combat Persée-monstre marin fait penser ici aux représentations de saint Georges combattant le dragon (le Mal) — représentations chrétiennes que devaient connaître les peintres anversois du XVIIè s.
La peinture située en bas est, pour moi, la plus énigmatique. Elle appartient cependant au monde d’Ovide, et, après lecture du Livre XIII, je pense qu’il s’agit de la rencontre entre Glaucus et Scylla.
Scylla fut autrefois une belle jeune fille. Une foule de prétendants la recherchaient ; mais elle les repoussait tous ; elle allait trouver les nymphes de la mer (les Néréides) qui la chérissaient, et elle leur racontait les amours des jeunes gens qu’elle avait rebutés …
Elle aimait se promener près de la mer. Un jour, fendant la plaine liquide, un nouvel hôte des mers profondes, qui avait été récemment métamorphosé, (surgit et) à la vue de la jeune fille, il reste saisi, enflammé de désir. Scylla s’enfuit, puis s’arrêta tout près du rivage, ne sachant si elle voit un monstre ou un dieu, elle contemple avec étonnement sa couleur, sa chevelure … et la queue de poisson qui se replie au-dessous de sa ceinture. Glaucus s’en aperçoit : “Non, jeune fille, dit-il, je ne suis ni un monstre, ni une bête féroce, mais un dieu des eaux” …
Et il raconte une étrange histoire de pêche. Il s’était assis un jour près d’un rivage dans une prairie où jamais aucun être, humain ou animal, n’était allé. Ayant vidé ses filets, il vit que les poissons, à peine avaient-ils touché la prairie se mirent à s’agiter, à se retourner d’un flanc sur l’autre et à se frayer un chemin sur la terre comme ils l’eussent fait dans l’eau. … Intrigué, il cueille quelques brins d’herbe, les mâche, et ressent aussitôt l’envie de changer d’élément. Il se précipite sous les eaux et il est accueilli par les dieux de la mer, qui le font passer par un long processus de transformation, aboutissant à la créature qu’il est maintenant.
Mais devant la belle Scylla, il a des regrets : “Que me sert d’être un dieu moi-même, si tu n’en as nul souci ?”
Ainsi parla le dieu ; il allait continuer, quand Scylla prit la fuite …
La fin est tragique. Glaucus va demander à la magicienne Circé un charme pour rendre Scylla amoureuse de lui. Mais Circé est elle-même amoureuse de Glaucus. Constatant qu’il la repousse et ne pense qu’à la jeune fille, Circé utilise la magie noire pour se venger de son dépit sur Scylla, qu’elle transforme en un monstre qui, dans la mer, est associé à Charybde, autre monstre cruel.
Dans l’Antiquité, comme de nos jours, il ne fait pas bon “tomber de Charybde en Scylla”.
En conclusion, pour continuer de filer la métaphore de la mer, disons que ce cabinet d’ébène est une véritable île au(x) trésor(s) !




