Des femmes à histoires

L’expression “femmes à histoires” est riche de sens. Elle peut désigner des femmes qui ont fait l’Histoire, telles des impératrices, des reines, des favorites influentes. Elle s’applique aussi à des artistes, ou à des héroïnes moins connues. 

Mais les “femmes à histoires” sont également des femmes qui ont vécu une vie compliquée, aventureuse, souvent scandaleuse — dont la littérature ou les mythes racontent les histoires. De telles femmes existaient dans l’Antiquité gréco-romaine.

En ce 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, je consacre cet article à deux “femmes à histoires” antiques que j’ai “rencontrées” au cours de mes voyages.

Comme ce sont des femmes mythiques, mon propos n’est pas de raconter toutes leurs histoires, mais de montrer comment la postérité les a présentées.

L’archétype des femmes à histoires est sans doute la “belle Hélène” ! Universellement connue, elle a inspiré de nombreuses œuvres dans des domaines aussi variés que la littérature (poésie, théâtre), la musique, la peinture ou le cinéma.

Qui est-elle ? D’abord, un personnage de la mythologie grecque.

Selon l’histoire traditionnelle, Zeus visita Léda sous la forme d’un cygne. Léda pondit un œuf, et c’est de cet œuf que naquit Hélène.

Hélène et ses frères (Castor et Pollux, les Gémeaux) furent adorés comme des divinités importantes à Sparte.

Ensuite, elle devint un personnage littéraire à partir des épopées homériques.

Dans l’Iliade, elle est la femme tout  fait humaine du roi Ménélas de Sparte, frère cadet d’Agamemnon, ce dernier étant marié à la sœur d’Hélène (Clytemnestre) …Tous les chefs de Grèce lui firent successivement la cour ; sur la suggestion d’Ulysse, il lui fut permis de choisir qui elle voudrait, et les autres jurèrent de s’en tenir à son choix et d’appuyer les droits de son mari … Alors que Ménélas, devenu son mari, s’était absenté, Pâris arriva à Sparte : il la persuada de s’enfuir avec lui, l’enleva de force et l’emmena à Troie (citations en italiques du Dictionnaire de l’Antiquité, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 473-474).

La beauté d’Hélène était extraordinaire ; on peut même la qualifier de “divine” étant donné son ascendance (fille de Zeus) !

Hélène, une des femmes à histoires

Ce portrait d’Hélène par le peintre allemand Johann Heinrich Wilhelm Tischbein se veut une “tête idéale” (d’après la notice du Art Institute Museum de Chicago où est exposée cette huile sur toile, datant de 1787). En effet, la blondeur des cheveux rappelle que chez les Anciens, dieux, déesses, héros ont été blonds … C’est que cette couleur blonde symbolise les forces psychiques émanées de la divinité (Dictionnaire des Symboles, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 132). D’autre part, les cheveux d’Hélène sont tressés, ordonnés, sagement retenus par un bandeau — révélant que c’est une femme mariée et, pour ainsi dire, “rangée”. Par ailleurs, son caractère de beauté “idéale” lui vient de critères grecs habituels dans la peinture néo-classique européenne qui s’inspire de l’iconographie de l’Antiquité : les boucles de ses cheveux, le nez droit, l’effet de “draperie mouillée” qui souligne ses formes, et la couleur blanche de son vêtement. 

Ce portrait fait l’éloge d’Hélène en épouse et reine, au maintien modeste et respectable. Ce n’est visiblement pas une faiseuse d’embarras.

Pourquoi le beau Pâris, fils de Priam roi de Troie, la rencontra-t-il alors en Grèce ? La réponse montre la fusion entre la littérature et la mythologie.

C’est parce que trois importantes déesses grecques, Héra, Athéna et Aphrodite, lui avaient demandé qui était la plus belle d’entre elles. Pour l’amadouer, chacune lui promit quelque chose. C’est Aphrodite qui l’emporta : elle lui avait promis qu’il épouserait la plus belle femme du monde. 

Cette “toile” de l’artiste américaine Eleanor Antin est en fait une photographie à tirage chromogène (d’après la notice du Musée Saint-Raymond de Toulouse où elle figurait lors de l’exposition “Age of Classics!“). Elle s’intitule The Judgment of Pâris (after Rubens) et date de 2007. L’artiste a fait une parodie du tableau du même nom peint par Rubens en 1669 et exposé au Musée du Prado à Madrid. Féministe, Eleanor Antin dénonce avec humour les stéréotypes avec lesquels sont “caricaturées” les femmes dans les séries télévisées ou les films aux États-Unis.

Ainsi, Héra (reconnaissable à son attribut, le paon, situé près d’elle), déesse protectrice des femmes mariées et des vertus domestiques, devient-elle une femme au foyer très “popote”, avec tablier et robe des années 1950 ! Athéna était par excellence une déesse de la Guerre, le plus souvent représentée en armes, mais elle était en plus la déesse tutélaire de tous les arts et métiers urbains, et, en fin de compte, la personnification de la sagesse (Antiquité, p. 114). Eleanor Antin la présente en guerrière armée, triomphante, moderne avec sa coupe de cheveux au carré et un treillis de combat. Aphrodite, déesse de la Beauté et de l’Amour, apparaît en femme fatale — robe longue noire et immenses gants popularisés par l’actrice Rita Hayworth — étreinte par un jeune enfant ailé qui n’est autre que Cupidon/Eros/Amour. Toutes les trois ont des poses de mannequins, comme il sied lors d’un concours de beauté.

Quant à Hélène, elle est reléguée à gauche, derrière deux hommes (Pâris, en berger avec une peau de bête, et Hermès, le dieu “entremetteur” qui tient la Pomme de Discorde, trophée destiné “à la plus belle“) ! En fait, dans la légende, Hélène n’assistait pas à la scène. Ici, l’artiste la montre assise dans une pose désinvolte les pieds en dedans, la moue boudeuse, les cheveux ondulés et blonds — mais les “blondes” ont la réputation d’être stupides dans certains pays du monde actuel ! Cette vision d’Hélène par Eleanor Antin est radicalement opposée à celle offerte par Tischbein.

Hélène fut donc, malgré elle, l’enjeu de la querelle des déesses, puis la cause de la guerre de Troie, car Ménélas et Agamemnon montèrent une expédition punitive avec l’aide de tous les chefs grecs. La guerre dura dix ans. À la fin, Hélène rentra à Sparte et vécut paisiblement, réconciliée avec son époux (cf. l’Odyssée, chant IV). Tout finit bien pour eux deux !

Épouse adultère, mais célébrée et comme excusée, Hélène a une personnalité controversée (victime du destin ou manipulatrice frivole ?). Aussi étonnant que cela puisse paraître concernant un personnage de fiction, la question de sa responsabilité dans la guerre de Troie a nourri de nombreux débats d’idées au cours des siècles. 

À la différence d’Hélène, la deuxième des femmes à histoires présentée dans cet article connaîtra une fin tragique. C’est un personnage mythologique : elle s’appelle Procris et son mari, Céphale. On doit au poète romain Ovide le récit de ce mythe au chant VII des Métamorphoses (traduction, citée en italiques, de Georges Lafaye, 1925-30). J’en ai vu une représentation sur un groupe de quatre riches tapisseries flamandes du XVIIIè siècle exposées au Musée Walters de Baltimore.

Le narrateur de l’histoire est Céphale, un jeune chasseur athénien, qui déplore le mauvais sort dont sa femme, la belle Procris, et lui ont été frappés. On me disait heureux et je l’étais. Les dieux en décidèrent autrement ; sinon, je le serais. Le second mois s’écoulait depuis la cérémonie sacrée qui nous avait unis ; je tendais mes filets aux cerfs cornus, lorsque, un matin, l’Aurore, dont la lumière de safran venait de chasser les ténèbres, m’aperçoit et m’enlève, malgré ma résistance

La déesse Aurore, infidèle à son mari Tithonos, a jeté son dévolu sur Céphale, qui résiste à ses avances. Furieuse, elle lui fait croire que Procris est infidèle. Pour en avoir le cœur net, Céphale se déguise, rentre incognito chez lui, et cherche à soudoyer son épouse. Quand elle est sur le point de céder, il enlève son masque et lui révèle qui il est.

Sur cette première tapisserie — dont les personnages sont vêtus à la mode aristocratique du XVIIIè siècle — Céphale, à gauche, tient dans sa main gauche le masque qu’il vient d’enlever. Procris, à droite, semble figée d’étonnement. 

Procris, cédant à une honte secrète, fuit son mauvais mari et la demeure où il lui a tendu un piège ; dans sa rancune contre lui, elle avait pris en haine tout le sexe masculin ; on la voyait errer sur les montagnes, occupée des travaux de Diane

Après quelque temps, Céphale ayant imploré et obtenu son pardon, Procris revient au foyer conjugal et offre à son époux deux cadeaux qu’elle a elle-même reçus de la déesse Diane, protectrice de la chasse : un chien qui dépassera tous les autres à la course, et un javelot qui atteint toujours sa cible. 

Dès lors, Céphale va chasser avec son chien et son javelot. Il raconte comment las d’avoir fait couler le sang des bêtes sauvages, il revenait chercher la fraîcheur des ombrages. Il recherchait surtout la brise, qu’il invoquait en des termes passionnés : “Ô brise, viens me rendre heureux … apaise, comme tu sais le faire, la chaleur qui me brûle … tu es pour moi une grande volupté” … 

Mais ces paroles équivoques tombèrent dans l’oreille d’un inconnu ; prenant le nom de “brise” pour une nymphe, il croit que Céphale est amoureux de cette nymphe

Sur la troisième tapisserie, on voit Céphale, accompagné par une nymphe, coiffée d’une couronne (qui rappelle la déesse Diane). Avec son chien et son javelot, il s’est lancé à la poursuite d’un cerf. La scène accrédite l’idée que Céphale est avec une autre femme que Procris quand il va à la chasse. En fait, elle représente ce que Procris imagine être la réalité.

En effet, l’inconnu qui a entendu parler Céphale, téméraire dénonciateur d’une faute imaginaire, est allé répéter à Procris ce qu’il a entendu. La jeune femme gémit, comme si elle avait une rivale véritable. Cependant il lui arrive souvent de douter, … et, à moins qu’elle ne voie de ses yeux la faute de son mari, elle ne veut pas le condamner. Cependant, ses soupçons augmentent ; elle suit discrètement son mari à la chasse pour l’épier ; il entend un léger bruit ; convaincu que c’était une bête sauvage, il lance son javelot, qui blesse mortellement la malheureuse Procris. Avant d’expirer, elle dit à son mari, qui l’a prise dans ses bras : “Au nom des liens conjugaux qui nous unissent … ne permets pas que cette “Brise” devienne ton épouse …”

Céphale parvient in extremis à l’assurer de sa fidélité, et Procris meurt apaisée.

La quatrième tapisserie représente la mort de Procris. La fin tragique de l’héroïne a été également représentée par une peinture de Benjamin West (1770, tableau retouché en 1803) exposée au Art Institute Museum de Chicago. La tapisserie montre Procris d’une façon moins “crue” que le tableau, bien que les personnages (les époux, le chien et le javelot magique) y figurent de la même façon.

L’histoire de Procris et Céphale pose apparemment le problème moral de la confiance au sein d’un couple.

Mais, selon le Dictionnaire culturel de la Mythologie gréco-romaine (éd. Nathan, p. 69), le poète latin Ovide, raconte deux fois cet épisode tragique, en substituant d’ailleurs la Brise (aura) à l’Aurore (aurora) dans les Métamorphoses et dans l’Art d’aimer, où il l’utilise pour démontrer que la jalousie doit être bannie des relations amoureuses.

Paradoxalement, il fait ainsi l’éloge des “femmes à histoires” !

 

 

 

 

 

 

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