À Baltimore aussi, j’ai rencontré Ulysse !

Ulysse symbolise le Voyage. Après sa participation à la Guerre de Troie, ses dix années d’aventures et d’errance en Mer Méditerranée, d’île en île, de port en port, pour revenir dans son royaume d’Ithaque  — thème du récit homérique de l’Odyssée — en font un personnage de fiction connu dans le monde entier. 

Récemment à Baltimore, j’ai vu dans le port un magnifique trois-mâts ancien et je suis descendue à l’hôtel Ulysse (Hotel Ulysses) : j’ai doublement pensé au héros grec et à d’autres occasions où je l’ai “rencontré” ailleurs qu’aux États-Unis !

Dans sa décoration intérieure, l’hôtel Ulysse possède des artefacts rappelant la Grèce antique, comme dans le style Greek Revival, à la mode aux États-Unis au XIXè siècle. L’extérieur est simple, mais dès le hall d’entrée mosaïques et œuvres d’art invitent au voyage, dans le temps et l’espace.

On voit le nom d’Ulysse sur le pavement. D’ailleurs, ce nom s’écrit de différentes façons, selon les langues : Ulysse (français), Ulysses (anglais), Ulixes (latin), Odysseus (en grec Ὀδυσσεύς, qui a donné Odyssée) etc.

Outre la mosaïque très colorée, le décor du hall marie des objets d’inspiration gréco-latine : près de l’escalier, cette demi-colonne en marbre blanc sert de piédestal à un vase-amphore en albâtre, et se détache sur un fond rouge — d’un rouge qui rappelle les fresques de Pompéi :

Dans un coin, un autre vase, cratère à volutes aux figures noires — même s’il est moderne (le nom de l’hôtel Ulysses y est peint) — représente des Grecs antiques. Je suppose qu’il s’agit de dieux (ou d’athlètes), du fait de leur nudité. Cela pourrait être Zeus, à gauche, couronné de feuillage d’or, et son fils Dionysos (alias Bacchus, à Rome), dieu du Vin (vin qu’on mélangeait habituellement avec de l’eau dans un cratère). Il porte un thyrse, bâton entouré de lierre ou de feuilles de vigne, se terminant par une pomme de pin (selon le Dictionnaire de l’Antiquité, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 999).

Ce cratère fait un écho visuel au miroir en forme d’amphore qui ornait la salle de bain dans la chambre où j’ai dormi.

Faut-il le rappeler, en Grèce antique ces vases (cratères, amphores etc.) servaient à contenir des liquides, en particulier du vin.

Toutefois ce n’est pas dans un vase, mais dans une outre en peau de chèvre, qu’Ulysse, le héros, avait emporté du vin noir, un vin doux, non mêlé, une boisson divine, de l’essence d’ambroisie et de nectar. Ce vin — cadeau d’un prêtre d’Apollon — il l’offrit au cruel Cyclope Polyphème pour l’amadouer et l’endormir, alors que ce géant venait de dévorer plusieurs Grecs. Ulysse, aidé de quelques compagnons, put alors l’aveugler en lui crevant son unique œil au milieu du front (voir la représentation du visage du Cyclope, ci-dessous, sur une stèle du Palazzo Massimo à Rome).

Le lendemain matin, les Grecs s’échappèrent, attachés sous le poitrail laineux des bêtes du troupeau du Cyclope. Celui-ci, du haut d’un promontoire de son île, les entendit repartir en bateau (Odyssée, chant IX, traduction, en italiques, de Philippe Jaccottet, 1981).

Polyphème, furieux d’avoir été trompé par les ruses d’Ulysse et insulté par ses moqueries, arracha la cime d’un mont, la jeta … le flot en refluant porta le bateau vers le bord. C‘est le sujet d’un tableau du peintre anglais William Turner : cette huile sur toile, datant de 1829, intitulée Ulysses deriding Polyphemus (Ulysse se moquant de Polyphème), est exposée à la National Gallery de Londres.

D’après la notice du musée, on distingue (difficilement !) sur le tableau le géant Polyphème dans les montagnes à gauche, tandis que des nymphes marines nagent devant le bateau d’Ulysse. Le soleil levant, situé à droite (côté progressif), dévoile les chevaux tirant le char du dieu Apollon. Les reflets de la lumière sur la mer sont un des motifs de prédilection de William Turner. Symbole de la force brutale … le Cyclope de la tradition grecque est une force primitive ou régressive, qui ne pourra être vaincue que par le dieu solaire, Apollon (Dictionnaire des Symboles, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 331).

Une autre aventure met Ulysse en contact avec des créatures anthropophages, les sirènes. Monstres de la mer, avec tête et poitrine de femme, le reste du corps étant d’un oiseau … ou d’un poisson … elles séduisaient les navigateurs par la beauté de leur visage et par la mélodie de leurs chants, puis les entraînaient dans la mer pour s’en repaître (Symboles, p. 888). Ulysse, qui désirait les écouter impunément, se fit ligoter au mât de son navire après avoir bouché les oreilles de ses marins avec de la cire, pour qu’ils continuent de ramer et, surtout, qu’ils n’entendent pas ses demandes de le détacher. 

J’ai vu deux adaptations de cet épisode. L’une se trouve sur une vidéo de l’Office du Tourisme de Lisbonne, au Portugal, l’autre est une murale située dans une rue du port de Valparaiso, au Chili :

Si l’on compare la vie à un voyage, les sirènes figurent les embûches, nées des désirs et des passions … Il faut comme Ulysse s’accrocher à la dure réalité du mât, qui est au centre du navire, qui est l’axe vital de l’esprit, pour fuir les illusions de la passion (ibid.).

Pour en revenir à l’hôtel Ulysse de Baltimore, il y avait aussi une petite sculpture en bronze sur le comptoir de la Réception : celle d’un archer, près duquel quelqu’un avait osé poser un mini-ours en peluche !

Encore une allusion possible à Ulysse, qui, après d’autres péripéties, est finalement arrivé, sous l’apparence d’un mendiant, dans son palais à Ithaque, où vivent sa femme, la fidèle reine Pénélope, et leur fils, Télémaque. Pénélope est harcelée par des prétendants qui exigent qu’elle choisisse parmi eux le futur roi d’Ithaque — Ulysse absent depuis vingt ans étant présumé mort. Une épreuve “sportive” est organisée, dont l’enjeu est le sort de Pénélope. Celui qui parviendra à tendre le vieil arc appartenant à Ulysse et à faire passer une flèche dans un alignement de douze haches, celui-là deviendra son époux.

Le chant XXI de l’Odyssée décrit le moment où Ulysse sans la moindre peine tendit l’arc, De la main droite il prit la corde, l’essaya : elle rendit un beau son, pareil au cri de l’hirondelle (P. Jaccottet). De même, la petite (68 cm) sculpture en bronze anonyme que j’ai vue au Museo Nacional de Bellas Artes de Buenos Aires, en Argentine, représente Ulysse bandant son arc.

Le chant XXII est entièrement consacré au massacre des prétendants, donc à la vengeance d’Ulysse.

Dernier détail “odysséen” que j’ai vu dans l’hôtel : le portrait d’un couple, peint sur la paroi d’un ascenseur. Il me semble avoir été inspiré par les deux bustes antiques de Pénélope et d’Ulysse — bustes exposés à la Glyptotek de Copenhague.

Au chant XXIII, Ulysse a pu prouver à la sage Pénélope qu’il était vraiment son mari enfin revenu. Les deux époux finalement se retrouvent et la déesse Athéna aux yeux brillants … allongea la nuit au bout du monde et retint l’aube … afin qu’ils puissent jouir des plaisirs de l’amour (P. Jaccottet).

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, écrit le poète Joachim du Bellay en 1558.

Le symbolisme du voyage, particulièrement riche, se résume toutefois dans la quête de la vérité, de la paix, de l’immortalité, dans la recherche et la découverte d’un centre spirituel (Symboles, p. 1027-1029).

Heureuse suis-je d’avoir découvert dans quelques endroits du monde moderne des personnages comme Socrate et comme Ulysse !

 

 

 

 

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