Les mûres, rouge foncé ou noires, cueillies sur un arbre cultivé ou sur des ronces sauvages d’août à octobre dans l’hémisphère Nord — les mûres, donc, plaisent aux gourmands, qui les consomment fraîches ou bien cuites en confiture, gelée et même vin.
Mais pourquoi ont-elles “cette couleur de sang” (sanguineis moris) comme l’écrit le poète latin Virgile (Bucoliques, VI, 22) au premier siècle avant notre ère ?
C’est un autre poète latin, Ovide, presque son contemporain, qui en donne la cause (mythique) en narrant, dans les Métamorphoses, l’histoire de Pyrame et Thisbé, au tragique destin.
À Babylone, Pyrame, le plus beau des jeunes gens, était tombé amoureux de Thisbé, la plus admirée entre les filles de l’Orient, dont la maison jouxtait la sienne. Or leurs pères étaient ennemis et les empêchaient de se voir. Mais, décidés à s’échapper ensemble de la ville, les jeunes gens conviennent d’un rendez-vous à la faveur du silence de la nuit, auprès du tombeau de Ninus (ancien roi) à l’ombre d’un arbre. Cet arbre était un mûrier, chargé de fruits blancs comme la neige, qui se dressait au bord d’une fraîche fontaine. Thisbé, le visage caché par un voile, arrive la première, mais effrayée par une lionne tueuse de bœufs venue boire à la fontaine, fuit dans un antre obscur et en fuyant elle laisse tomber le voile. La lionne s’en empare et le déchire de sa gueule ensanglantée. Arrivé peu après, Pyrame voit les traces du fauve et le voile teint de sang. Croyant la jeune fille morte, il se tue avec son épée. De son corps tombé à la renverse, le sang jaillit à une grande hauteur. Les fruits de l’arbre, sous cette rosée de mort, prennent un sombre aspect et sa racine, baignée de sang, donne la couleur de la pourpre aux mûres qui pendent à ses rameaux. Thisbé sort alors de sa cachette et voit la scène. Horrifiée, elle s’accuse d’avoir causé la mort du jeune homme et adresse aux dieux cette prière : Que ceux qu’un amour fidèle et leur dernière heure ont unis l’un à l’autre reposent dans le même tombeau. Et toi, arbre, … porte à jamais des fruits sombres en signe de deuil, pour attester que deux amants t’arrosèrent de leur sang. Puis elle se donne la mort avec l’épée encore tiède du sang de Pyrame (extraits, en italiques, du Livre IV des Métamorphoses ; traduction de Georges Lafaye, 1925-1930).
Le récit d’Ovide est un mythe étiologique (de αιτια, aitia, la cause), c’est-à-dire un moyen d’expliquer pourquoi le monde ici-bas est si divers et changeant.
Par ailleurs, on aura reconnu la trame dramatique de Roméo et Juliette de Shakespeare — dont une des sources vient de l’Antiquité.
Outre le mythe rapporté par Ovide, les mûres ont motivé les écrits d’autres Latins.
C’est, par exemple, le poète Horace, au 1er siècle avant notre ère, qui donne des conseils épicuriens — c’est-à-dire, à proprement parler, de modération, pour atteindre la vie heureuse. Dans le poème 4 du Livre 2 des Satires, Catius, un campagnard qui dialogue avec l’auteur lui-même, dit que : Ille salubres / Aestates peraget, qui nigris prandia moris/ Finiet, ante gravem quae legerit arbore solem Celui-là achèvera l’été sans maladie, qui terminera son dîner par des mûres noires, cueillies sur l’arbre avant l’ardeur pesante du soleil (traduction de Henri Patin, 1860).
C’est également le naturaliste Pline l’Ancien, qui, un siècle après Horace, ajoute à cette règle diététique (manger des mûres en dessert) toutes sortes d’observations, où les recettes médicinales se mêlent aux croyances superstitieuses. Il écrit, entre autres, que Le jus de mûres relâche le ventre. Les mûres font un bien momentané à l’estomac : elles sont réfrigérantes … On fait avec les mûres une composition appelée panchrestos (= bonne à tous maux) : à une chaleur douce, on réduit le jus des mûres jusqu’à consistance de miel … Le suc de l’écorce de la racine, bu dans du vin, combat le venin des scorpions … On se servait (de suc desséché) pour les maux de dents, pour les suppurations ... (Histoire naturelle, LXX, traduction d’Émile Littré, 1850).
À l’époque moderne, Le Livre des Superstitions (coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p.1170 sqq.) révèle qu’en Bretagne, en relation avec le mythe du sang des deux amants Thisbé et Pyrame, la mûre agit contre les hémorragies. Et qu’en Angleterre, les mûres sont réputées fortifier et renforcer la virilité.
Quoi qu’on en pense, qu’elles soient cultivées ou sauvages, les “mûres” sont synonymes de “baies noires”. D’ailleurs, en anglais, on les nomme blackberries — titre du tableau peint par Raphaelle Peale (1813) et exposé au Musée de Young à San Francisco.
Quant aux mûriers, il en existe différentes espèces.
Mais la plus connue est celle du mûrier blanc, qui nourrit la chenille du ver à soie — soie qui fut importée de Chine à Rome dès le premier siècle avant notre ère !
Partir de la mûre noire pour arriver à la soie via le mûrier blanc, quelle histoire ! De quoi écrire, après mûre réflexion, un nouvel article …
