“Amour de la gloire”

L’Amour est à l’honneur au mois de février lors de la fête de la Saint-Valentin (14 février). 

L’Amour/Éros/Cupidon est un personnage universellement connu. Mais c’est dans un emploi insolite qu’il est le héros d’une toile peinte par Élisabeth Vigée-Lebrun, intitulée “Amour de la gloire”. 

J’en propose une explication personnelle.

1-L’artiste peintre : Élisabeth Vigée est née à Paris en 1755. Elle est d’abord initiée par son père à la peinture (au pastel), puis, après la mort de celui-ci (en 1767), encouragée à continuer dans cette voie par différents peintres français, tels que Joseph Vernet, Jean-Baptiste Greuze et Jacques-Louis David. À quinze ans, elle est déjà connue à Paris, et, sa vie durant, saura tirer parti de sa renommée (et de sa beauté) pour vivre de son art — ce qui sera, au début, facilité par son mariage avec Jean-Baptiste Le Brun, peintre et marchand de tableaux bien introduit à la Cour royale de Versailles. Madame Vigée-Lebrun devient alors (en 1778) la portraitiste attitrée de la reine Marie-Antoinette, qu’elle représentera plus de trente fois.

Elle entre à l’Académie royale de peinture en 1783, après réception favorable de sa toile La Paix ramenant l’Abondance. À cause de la Révolution, elle quitte la France avec sa fille Julie (octobre 1789). Elles vont voyager à travers toute l’Europe jusqu’en 1802, avant de rentrer brièvement à Paris, pour en repartir à destination de l’Angleterre, puis de la Suisse. Revenue dans la région parisienne en 1810, elle se fixe à Louveciennes. Elle publie ses mémoires en 1835-37 et meurt en 1842.

2-L’œuvre : Amour de la gloire, huile sur panneau de chêne, 1787-1788, Preussischer Kulturbesitz, Gemäldegalerie, Berlin (Allemagne).

"Amour de la gloire"

Mme Vigée-Lebrun, devenue célèbre par les portraits de personnalités de son époque, représente aussi parfois des personnages mythiques de l’Antiquité gréco-romaine. Cette référence à l’Antiquité plaît à l’Académie, qui considère le portrait comme un “genre mineur”.

“Amour de la gloire” est le portrait du prince Henryk Lubomirski, fils adoptif de la princesse-maréchale Isabelle Lubomirska, qui séjourna quelques années à Paris. Cette Polonaise, aristocrate cultivée et riche mécène, considérait son enfant comme étant l’incarnation du Beau idéal.

3-Mouvement : Néoclassicisme. Prédilection pour les sujets (historiques, littéraires et artistiques) tirés de l’Antiquité classique.

4-Genre ou catégorie : Allégorie.

L’allégorie est une forme picturale où le personnage peint représente une entité abstraite ou une idée générale (L’Allégorie du printemps de Botticelli), comme l’explique L’Histoire de la Peinture pour les Nuls (éd. First, p. 474).

5-Bibliographie : Notices du Musée des Beaux-Arts d’Ottawa, Canada (exposition de 2016) et Dictionnaire Robert des Noms propres (pour la biographie et le thème) ; Dictionnaire des Symboles (coll. Bouquins, éd. Robert Laffont).

6-Thème : Artistique (la pose de l’Amour reproduit l’attitude de la célèbre sculpture antique de la Vénus accroupie — dont il existe plusieurs modèles disséminés dans le monde, notamment au Louvre et aux musées du Vatican).

Thème également mythologique, littéraire et philosophique (néo-platonicien).

7-Analyse iconographique : Une jeune personne nue, enfant ou adolescent(e), munie dans le dos de grandes ailes blanches, accroupie sur une pièce d’étoffe rouge, tient de ses deux mains une couronne de feuillage. Sa tête aux cheveux blonds et longs regarde légèrement en biais vers le bas, et non vers le public — qui “n’entre” donc pas dans l’histoire, mais qui peut exercer son jugement sur la scène représentée.

Ce personnage est nu, mais chaste et asexué. C’est le titre de la peinture qui indique que c’est un jeune garçon : l’Amour. Et qu’il est ici, du fait de la couronne qu’il tient, l’allégorie de la “gloire”.

8-Analyse symbolique :

Amour : Dans la mythologie grecque, Éros est considéré comme le fils d’Aphrodite et d’Hermès (ou d’Héphaistos ?). C’est une des premières divinités qui aient été créées, selon le poète grec Hésiode, parce qu’il est le symbole de la puissance de l’amour sur les dieux et les hommes (Dictionnaire de l’Antiquité, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 381).

Le plus souvent il est représenté comme un enfant ou un adolescent ailé, nu, parce qu’il incarne un désir qui se passe d’intermédiaire et ne saurait se cacher. Le fait que l’Amour soit un enfant symbolise sans doute l’éternelle jeunesse de tout amour profond, mais aussi une certaine irresponsabilité : l’amour se joue des humains qu’il chasse, parfois même sans les voir, qu’il aveugle ou qu’il enflamme (arc, flèches, carquois, yeux bandés, torche etc.). Mêmes symboles dans toutes les cultures (Dictionnaire des Symboles, p. 35-37).

Il apparaît donc comme étant séduisant et malfaisant à la fois.

Les ailes sont avant tout symbole d’envol et, dans la mythologie gréco-romaine, constituent l’attribut le plus caractéristique de l’être divinisé et de son accession aux régions ouraniennes (Ouranos étant le dieu grec du Ciel). On peut penser au cheval Pégase ou bien aux sandales ailées d’Hermès — deux personnages qui relient la Terre et le Ciel. Les ailes indiquent, avec la sublimation, une libération et une victoire (Symboles, p. 17-18). 

La nudité : concernant ici celle d’un enfant, la nudité symbolise la pureté physique, morale, intellectuelle, spirituelle (Symboles, p. 680).

Le carquois et les flèches sont les attributs habituel de l’Amour/Éros/Cupidon. La flèche d’un dieu ne manque jamais son but. Celles d’Apollon, de Diane, de l’Amour étaient réputées pour atteindre toujours leur cible en plein cœur (Symboles, p. 447).

Cependant, ces objets sont à peine visibles, en bas à droite du panneau quand on le regarde.

La couronne, sur cette peinture, est faite de laurier et de myrte entremêlés. Dès la plus haute Antiquité, une valeur prophylactique a été attribuée à la couronne. Elle tenait cette valeur de la matière dont elle était faite, fleurs, feuillage, métaux et pierres précieuses, et de sa forme circulaire, qui l’apparentait au symbolisme du ciel.

En Grèce et à Rome, elle est un signe de consécration aux dieux. Les statues des dieux sont couronnées, et généralement avec les feuilles des arbres ou les fruits des plantes qui leur sont consacrés, le chêne à Zeus, le laurier à Apollon, le myrte à Aphrodite, la vigne à Dionysos, les épis à Cérès

La couronne a servi dans la suite à désigner toute supériorité … Elle n’était plus que le signe de la manifestation d’un succès ou d’une dignité. Elle a figuré avec des matériaux divers au front ou à la main des généraux vainqueurs, des génies, des savants, des poètes, des allégories de la victoire, de la guerre, de la paix, de la science, de la rhétorique, de la philosophie, de la théologie, de l’astrologie, de la fortune, de la vertu, de la sagesse, de l’honneur (Symboles, p. 303-306).

9-Analyse chromatique :

Blond : les cheveux de l’Amour sont blonds car chez les Anciens, dieux, déesses, héros, ont été blonds. C’est que cette couleur symbolise les forces psychiques émanées de la divinité. Ce privilège du blond vient de sa couleur solaire (Symboles, p. 132).

L’Amour a les cheveux blonds et bouclés des divinités grecques ; il possède également le pied “grec” (le deuxième orteil plus long que le premier). 

Rouge : L’étoffe rouge fait ressortir la “blancheur rosée” du corps — de même, d’ailleurs, que le fond sombre du tableau.

Mais la couleur rouge participe aussi du caractère héroïque du personnage car le rouge vif, diurne, solaire, centrifuge, incite à l’action ; il est image d’ardeur et de beauté, de force impulsive et généreuse, de jeunesse, de santé, de richesse, d’Éros libre et triomphant (Symboles, p. 832).

10-Synthèse :

Le titre de l’œuvre, “Amour de la gloire”, peut sembler ambigu. Comment l’interpréter ?

C’est un titre laudatif, car le jeune prince Lubomirski incarnant l’Amour est jeune, idéalement beau, et attendrissant — à l’instar des putti, ou chérubins, ces bébés ou jeunes enfants ailés à la mode sur les tableaux et fresques de la Renaissance (et actualisés à notre époque sur les cartes de la Saint-Valentin). À première vue, cette peinture inspire donc la sympathie et l’admiration pour un vainqueur qui va arborer une couronne (de gloire), mais qui reste modeste. Est-ce que cela pourrait signifier que l’Amour a le triomphe “modeste” ?

Cependant, on remarque que, dans la longue liste d’allégories ci-dessus (cf. analyse symbolique), figure en premier “la victoire”, mais qu’on ne trouve pas la “gloire”. Quelle serait alors l’allégorie de la gloire, si ce n’est celle que propose cette peinture ?

Pourtant, dans la tradition poétique remontant à l’Antiquité hellénistique, Amour/Éros/Cupidon est malicieux et redoutable avec son arc et ses flèches — ce pour quoi Vénus, sa mère, le sermonne quelquefois. Or, ici ces armes sont inutiles — ou, du moins, inutilisées — et reléguées dans un coin obscur du tableau. Les a-t-il utilisées auparavant, c’est-à-dire juste avant de s’emparer de la couronne de feuillages, symbole de victoire ? Dans ce cas, sa “victoire” — facile, si l’on en croit sa réputation de bon tireur — lui aurait apporté la “gloire”. Cela expliquerait son regard en biais vers le bas et sa moue quelque peu énigmatique. Il n’apparaît pas comme un vainqueur triomphant, encore moins exultant : est-ce parce que le fait d’atteindre la gloire ne rend pas heureux ?

C’est pourquoi, me semble-t-il, cette représentation révèle un emploi insolite pour ce personnage de l’Amour.

L’artiste peintre a su concilier avec délicatesse le portrait touchant d’un bel enfant (ce qui a dû plaire à la princesse Lubomirska) et la représentation conjointe de deux entités pas toujours alliées : l’amour et la gloire.

Si l’on pense aux périodes historiques mouvementées qu’elles ont traversées (Révolution française, Épopée napoléonienne), peut-être Mme Vigée-Lebrun aurait-elle pu faire sienne la remarque de sa célèbre contemporaine, l’écrivaine Mme de Staël (1766-1817), pour qui “La gloire est le deuil éclatant du bonheur” ?

 

 

 

 

 

 

 

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