La grenade, importée du Moyen Orient, est pratiquement devenue un fruit “de saison” au Canada, car, en cet hiver 2026, on en voit divers étals dans les supermarchés canadiens.
Fruit connu depuis l’Antiquité, et important dans la mythologie gréco-romaine, la grenade a toute une histoire — dont je présente quelques éléments dans cet article.
Étymologiquement, le nom de la grenade est latin : (malum) granatum, qui signifie littéralement “(la pomme) abondante en grains”. Le nom neutre malum réfère à la forme ronde du fruit, tandis que de l’adjectif granatum seul est dérivé le nom “grenade”, qui exprime visuellement l’idée de l’amas de “grains” (graines ou pépins) que présente la coupe d’une grenade.
Du mot français “grenade” proviennent, entre autres, les noms communs de “grenadier” (à l’origine, soldat porteur d’une “grenade”, arme explosive de même forme que le fruit), la “grenadine” (sirop fabriqué avec le jus du fruit), le “grenat” (pierre précieuse généralement rouge foncé comme le fruit), ainsi que les noms propres de la ville espagnole de Grenade (Granada), et des îles de la Grenade ainsi que de Saint-Vincent-et-les-Grenadines (archipels des Caraïbes). De plus, une “grenade” décorative orne les uniformes ou les casques des militaires français d’élite, notamment les Pompiers de Paris et la Gendarmerie Nationale.
On donne le nom de pomme, quoique d’une espèce différente, à la pomme de Perse (la pêche) et à la grenade … Les grenades ont une certaine structure commune, comme les rayons de miel. Les grenades à noyaux se divisent en cinq espèces : les douces, les âcres, les mixtes, les acides et les vineuses. Les grenades de Samos et celles d’Égypte se distinguent par le feuillage rouge et le feuillage blanc ; l’écorce encore verte est d’un grand usage pour le tannage des cuirs, écrit au 1er siècle de notre ère le naturaliste romain Pline l’Ancien (Histoire Naturelle, Livre XV, ch. 11 et 34, traduction d’Émile Littré, Paris 1848-1850) — ce qui montre une bonne connaissance de ce fruit.
Quant à l’agronome romain Columelle, également au 1er siècle de notre ère, il offre dans son traité Sur l’Agriculture des conseils détaillés sur la façon de conserver les grenades. Quelques cultivateurs tordent sur l’arbre la queue de ces fruits sans les déplacer, pour empêcher que la pluie ne les fasse gercer, et qu’en se crevassant ainsi ils ne se gâtent … Ensuite ils enveloppent l’arbre avec des filets pour préserver les grenades de l’atteinte des corbeaux et des autres oiseaux … Le Carthaginois Magon conseille de faire bouillir de l’eau de mer, d’y plonger un moment les grenades, jusqu’à ce qu’elles aient perdu leur couleur, et de les retirer pour les faire sécher au soleil pendant trois jours … puis de les laisser macérer dans de l’eau froide sans sel une nuit jusqu’à l’heure où l’on doit en faire usage (De Re rustica, Livre XII, ch. 44, 2, 5)
De nos jours, dans le Grand Bazar d’Istanbul, on peut acheter et déguster toutes sortes de thés, dont le revigorant Pomegranate tea (thé à la grenade), et du délicieux jus de grenade pressée. Les marchands turcs ont-ils suivi les conseils de Columelle ?
La grenade, pourvue de nombreuses graines, représente la fécondité et la génération, symboles renforcés par celui du sang qui semble couler d’elle, indique Le Livre des Superstitions (coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 822).
Symbole de fécondité et d’amour, elle l’était dans le monde grec antique en tant qu’attribut d’Héra et d’Aphrodite ; et, à Rome, la coiffure des mariées est faite de branches de grenadier, selon le Dictionnaire des Symboles (coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, p. 485).
Dans l’Ouzbékistan moderne, elle est également un symbole de fertilité et un motif pictural fréquemment représenté sur les textiles et les poteries.
Cependant, certains prétendent que la grenade, et non la pomme, fut le fruit qu’Ève donna à Adam (ou Pâris à Vénus). En effet, la grenade est en rapport avec “la faute” dont on trouve un écho dans la mythologie grecque (Superstitions, p. 823).
Cette “faute”, c’est la fille de Zeus (Jupiter, à Rome) et de la déesse Déméter (Cérès), la jeune Perséphone (Proserpine), qui l’aurait commise, malgré elle. Charmée par la beauté d’une fleur de narcisse, elle s’était attardée pour la cueillir dans une prairie où surgit brusquement le souverain des Enfers, le dieu Hadès (Pluton), qui l’enleva brutalement sur son char pour l’emmener dans le monde souterrain.
La scène du rapt a été l’objet de nombreuses œuvres d’art, en particulier des sculptures.
Un tableau de marbre blanc du début du IIe siècle de notre ère, exposé au Musée archéologique de Toulouse ainsi qu’un sarcophage romain en marbre du IIIè siècle exposé au Musée Walters de Baltimore représentent cet enlèvement de façon spectaculaire.
Dans les deux œuvres, on distingue le geste possessif du dieu Hadès, qui saisit Perséphone et qui la rejette sur son épaule pour diriger ses chevaux. D’autres personnages figurent autour du couple : la déesse Athéna armée (qui tente d’arrêter le char) et le dieu Hermès au casque ailé (le messager des dieux, ici apparemment complice de Hadès).
Après ce rapt, Déméter désespérée erra plusieurs jours à la recherche de sa fille. Ce faisant, elle cessa de s’occuper de la germination des plantes et de la nourriture des êtres vivants, au point que tous les habitants de la Terre allaient mourir de famine. Mais Zeus intervint et demanda à Hermès d’aller aux Enfers prier Hadès de laisser Perséphone revenir près de sa mère. Le messager trouva le couple assis côte-à-côte, mais Perséphone bien réticente, car elle aurait voulu être hors du royaume des morts.

Hadès consentit à la laisser partir. Mais après des retrouvailles émues avec Déméter, la jeune femme dit à sa mère : il m’a mis sournoisement dans la main un aliment doux et sucré — un pépin de grenade — et malgré moi, de force, il m’a contrainte à le manger (Hymne homérique à Déméter). Le pépin de grenade vouant aux Enfers est un symbole des douceurs maléfiques. Ainsi Perséphone, pour l’avoir mangé, passera un tiers de l’année dans l’obscurité brumeuse et les deux autres auprès des Immortels. Dans le contexte du mythe, le pépin de grenade pourrait signifier que Perséphone a succombé à la séduction et mérité ainsi le châtiment d’un tiers de sa vie passé aux Enfers. D’autre part, en goûtant au pépin de grenade, elle avait rompu le jeûne, qui était la loi des Enfers. Quiconque y prenait une nourriture ne pouvait rejoindre le séjour des vivants. Ce fut par une faveur spéciale de Zeus qu’elle partagea son existence entre les deux domaines.
Si les prêtres de Déméter à Éleusis, les hiérophantes, étaient couronnés de branches de grenadier pendant les grands Mystères, la grenade elle-même, ce fruit sacré qui avait perdu Perséphone, était rigoureusement interdite aux initiés, parce que, symbole de fécondité, elle porte en elle la faculté de faire descendre les âmes dans la chair. Le pépin de grenade qu’avait absorbé la fille de Déméter l’avait vouée aux Enfers, et, par une contradiction apparente du symbole, condamnée à la stérilité. La loi permanente des Enfers prévalait sur l’éphémère plaisir d’avoir goûté à la grenade.
Ne pourrait-on plus simplement remarquer que ce grain rouge et brûlant d’un fruit infernal évoque on ne peut mieux la parcelle de feu chthonien que Perséphone vole pour le profit des hommes, puisque sa remontée vers la surface de la terre signifiera le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité. Alors, dans cette optique, Perséphone rejoint les innombrables héros civilisateurs qui, de par le monde, ont volé le feu pour assurer la pérennité de ce monde et de la vie (Symboles, p. 485).
Gloire à la grenade, élément central dans ce mythe de la mort et de la régénération, qui, dans le monde gréco-romain, expliquait le cycle de la Nature et le changement des saisons !