“Americana”

L’exposition “Americana”, Arts et objets de Nouvelle-France, se tient du 20 juin au 10 novembre 2025 au Musée du Nouveau Monde de La Rochelle (France).

Née à La Rochelle, mais habitant au Canada depuis plus de trente ans, j’ai été a priori intéressée par ce nom d’Americana, et je suis allée voir ce qu’il pouvait représenter dans les relations entre l’Europe et le Nouveau Monde — deux continents entre lesquels mon cœur balance ! 

Je présente ici quelques-uns des artefacts qui ont capté mon regard, et, pour les commenter, j’ai abondamment puisé dans les notices affichées dans les salles de l’exposition — ayant eu le plaisir d’y découvrir parfois un peu de latin !

Entre le XVIè et le XVIIIè siècle, la Nouvelle-France se compose de cinq colonies : l’Acadie, le Canada, la Baie du Nord (baie d’Hudson), Terre-Neuve ou “Plaisance” et la Louisiane (incluant le pays des Illinois en Haute Louisiane). 

Exposition Americana-carte

Des échanges qui ont lieu particulièrement entre 1604 et 1763 entre les Français (administrateurs coloniaux, marchands, militaires et religieux partis exercer leurs fonctions en Nouvelle-France) et les nations autochtones naît un engouement pour des objets issus de la colonie, les “americana”.

Affiche de l'expo Americana

Qu’est-ce qu’un “americana” ?

La définition du nom “americana” est due au naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) dans son ouvrage intitulé Système de la nature (1735). “Le terme “americana”, d’abord associé aux spécimens naturalistes emblématiques de la nature du Nouveau Monde, en vient à désigner l’homme américain lui-même, ainsi que le savoir-faire et l’ingéniosité des peuples autochtones et, par extension, ses productions artefactuelles” (extraits en italiques de L’Introduction à l’exposition). 

Le sous-titre de l’exposition “Americana”, Arts et objets de Nouvelle-France, fait comprendre que des artefacts produits par des nations autochtones outre-Atlantique ont été importés et collectionnés en France. En effet, aux XVIIè et XVIIIè siècles, ils trouvaient place dans les “cabinets de curiosités”, qui étaient à la mode.

Qu’est-ce qu’un “cabinet de curiosités” ? 

“Le cabinet de curiosités est un lieu qui rassemble une multitude d’objets hétéroclites de provenances diverses : naturalia (objets d’histoire naturelle), artificialia (objets créés par l’homme), scientifica (instruments scientifiques) et exotica (plantes exotiques, objets ethnographiques) … Constitué par des personnes issues des élites sociales, c’est un lieu de connaissance, de savoirs et de formation. Souvent associé à une bibliothèque, ce lieu devient un espace de rencontres … un lieu de prestige et de pouvoir. On y accueille des hôtes de marque …” (extrait de “Curiosités du Canada” : collectionner, inventorier, exposer).

Voici d’abord deux illustrations de “cabinets de curiosités” exposées dans des vitrines de l’exposition “Americana”.

Un americana : le wampum

La première, une gravure de François Ertinger (datée de 1692), montre Le cabinet de la Bibliothèque Sainte-Geneviève (à Paris), qui avait été installé en 1662 par l’abbé Claude du Molinet, bibliothécaire de l’abbaye de Sainte-Geneviève. On repère un wampum (encerclé en rouge), objet fabriqué par les peuples autochtones avec des perles de coquillages locaux ainsi que des perles de verre (apportées dans leur pays par des marins ou des explorateurs au XVIè siècle) — objet diplomatique et religieux exceptionnel.

La deuxième est l’édition bilingue (latin-français) d’un ouvrage publié à compte d’auteur (sumptibus auctoris) en 1719 à Haarlem des Bataves (Harlemi Batavorum), aujourd’hui les Hollandais. Comme l’indique le (très) long titre de l’ouvrage, il s’agit d’un inventaire illustré du cabinet de curiosités de Levin Vincent (alias Vincent Levinus).

Amateur éclairé, Michel Bégon (1638-1710), intendant de la Marine à Rochefort-sur-mer en 1688 (également intendant de la généralité de La Rochelle à partir de 1694), crée à Rochefort une bibliothèque ainsi qu’un très beau cabinet de curiosités. Il fait aussi aménager un jardin où il recueille des spécimens de plantes venues des Amériques … et donnera son nom au bégonia !

Dans son Mémoire des curiosités qui me sont venues de Canada — lettre écrite le 9 janvier 1689 à son fournisseur d’objets coloniaux Esprit Cabart de Villermont — Michel Bégon mentionne des objets hétéroclites qu’il veut faire estimer. Cette liste comprend, entre autres, “deux paires de rognons d’un rat musqué, une cuillère de bois d’orignac (caribou) teinte en rouge, une dent de castor prodigieuse etc.” 

Voici ensuite quelques objets de l’exposition “Americana” témoignant du contact et de l’interaction entre les cultures française et autochtones. Je les ai choisis de manière purement subjective, parce qu’ils m’ont intriguée ou tout simplement plu. 

En premier lieu, des livres.

L’Historia Canadensis seu novae Franciae (Histoire canadienne ou de la Nouvelle France) de François Ducreux, imprimée à Paris en 1664, a été illustrée de planches gravées au burin par le dessinateur-graveur Grégoire Huret. Celui-ci représente des autochtones dans leur vie quotidienne, les femmes préparant un repas, les hommes posant armés, dans leur statut de guerriers. Ces gravures montrent un souci de documentation chez l’artiste. En témoigne la façon dont il rend la végétation, les costumes, les tatouages (ou peintures de guerre), les ustensiles ou les armes des personnages.

L’Histoire de l’Amérique septentrionale écrite en 4 tomes par M. de Bacqueville de La Potherie — dont on voit la page frontispice avec une gravure à l’eau-forte de Jean-Baptiste Scotin, sculpteur — a été imprimée à Rouen et à Paris. L’édition ci-dessus date de 1753. Voici le résumé du Tome 1 en français moderne : “Contenant le voyage du Fort de Nelson, dans la Baie d’Hudson, à l’extrémité de l’Amérique. Le premier établissement des Français dans ce vaste pays, la prise dudit Fort de Nelson, la description du fleuve Saint-Laurent, le gouvernement de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal, depuis 1534 (1534 et 1535 : voyages de Jacques Cartier, qui prend possession du Canada pour le Roi de France) jusqu’à 1701.”

En second lieu, j’ai aussi aimé des artificialia (du latin artificium, art, travail artistique, connaissances techniques) — c’est-à-dire des objets créés par des artisans ou artistes.

Les nations autochtones produisaient des ustensiles, armes, vêtements et parures etc. à partir de matériaux naturels (bois, pierre, coquillages, écorce et fibres végétales, fourrures, pigments etc.). En raison des échanges commerciaux ou diplomatiques Europe-Nouveau Monde, la fabrication de certains objets autochtones traditionnels va évoluer, au point qu’ils seront considérés comme des œuvres d’art.

Voici, par exemple, des moyens de transport miniatures :

La maquette de canot Micmac (ou Mi’kmaq ou Mi’gmaq) à gauche est faite d’écorce de bouleau recouverte de piquants de porc-épic teints en bleu, blanc et jaune. Elle date du XVIIIè siècle. À droite, réalisé avant 1826, ce modèle de canot est attribué aux Hurons de Lorette (Wendat), en raison de sa forme et de ses broderies (notice explicative).

Je profite de la mention des deux termes Huron/Wendat dans la notice pour souligner que les noms des nations autochtones ayant été donnés par les colonisateurs, certaines nations les désavouent actuellement. À Wendake (Province de Québec), le 26 avril 2025, “les membres de la Nation Wendat, réunis en assemblée avec le Grand Chef et les Chefs familiaux, étaient invités à se prononcer sur leur appellation officielle. Connus sous le nom de Hurons-Wendat, les Wendat se sont prononcés en faveur de se départir du mot Huron. ‘Dans un processus d’affirmation et de réappropriation identitaire et de valorisation de la langue, le mot ‘huron’ semblait être une évidence’, a déclaré le Grand Chef Picard au terme de l’assemblée. … En rappel, le mot ‘huron’ a été attribué par les colons européens en référence à la hure du sanglier et la ressemblance à la chevelure des Wendat de l’époque” (Communiqué officiel).

Après cet aparté, voici maintenant des armes (grandeur nature) :

À gauche, un casse-tête boule (Huron/Wendat ou Haudenosaunee ?), fabriqué en Amérique du Nord au XIXè siècle avec du bois, du métal et du laiton. À droite, un tomahawk ou hache de guerre (1762) en bois de chêne et laiton.

Les colons français avaient introduit des objets manufacturés d’origine française : haches, couteaux, articles en fer. Le métal n’était pas encore beaucoup utilisé par les autochtones, mais ils l’adoptèrent peu à peu.

Bien que ces armes soient surtout fonctionnelles, certaines, très décorées ou taillées dans un bois précieux, étaient considérées en Europe comme des americana dignes des cabinets de curiosités. D’autre part, “progressivement supplantés par les tomahawks en métal, leur usage dans les danses ou pour le combat continua néanmoins dans la région des plaines jusqu’à la fin des guerres autochtones au XIXè siècle” (notice).

Certains ustensiles étaient à la fois pratiques et symboliques :

À gauche, ce calumet provenant de la Région des plaines a été fabriqué dans la première moitié du XIXè siècle à partir de “bois, crin de cheval, tendon de cervidé (?), plumes de coq (?), piquants de porc-épic, tissus” (selon la notice). Cette pipe à long tuyau — rendue populaire par les films westerns ou les BD — était un outil politique et diplomatique important. “Fumer le calumet était un gage de paix et d’amitié, tout autant qu’un gage de sincérité“, indique la notice. Outre l’expression “fumer le calumet de la paix” passée en français dans le langage courant pour désigner un conflit apaisé et une alliance conclue entre deux personnes ou deux groupes, le calumet rappelle que le tabac est originaire des Amériques. Son usage (d’abord thérapeutique) va se répandre en Europe dès le XVIè siècle.

À droite, le couteau, “fabriqué en France (Saint-Étienne ?) était fréquemment offert aux alliés autochtones dans le cadre des échanges diplomatiques orchestrés par les Français. Le fourreau de peau, orné de broderies, en piquants de porc-épic et rachis d’oiseau, agrémenté de perles de verre, illustre les échanges matériels et culturels entre les Européens et les peuples autochtones” (notice).

Pour finir en beauté cet inventaire d’americana, voici des vêtements,

des parures et accessoires :

Le manteau en cuir et peau de caribou, attribué aux peuples Montagnais (Innus) (?) ou Naskapi (?), daterait de la fin du XVIIIè-début du XIXè siècle. C’est un vêtement quasi sacré, réservé aux chasseurs adultes et peint par les femmes. Ces manteaux “faisaient partie intégrante d’un rituel propitiatoire visant à honorer les caribous, dans l’espoir qu’ils se laissent capturer” (notice). Les mocassins (Hurons/Wendat) (?) ou Pennacook (?), viennent de la région des Grands Lacs et datent du XVIIIè siècle. Ils sont faits de peau de cerf, piquants de porc-épic, poil d’orignal et cônes en fer blanc. 

La coiffe, “datée de la seconde moitié du XVIIIè siècle, est probablement originaire de la partie ouest des Grands Lacs, une région qui faisait partie du territoire de la Louisiane. Ce type de coiffe (cornes de bison fendues, cuir brut, poils de cerf et crins de cheval teints, piquants de porc-épic, perles de verre, bâtons de bois, cône d’étain, ruban de soie, pigments rouges et verts) était portée par les chefs, les hommes de haut rang ou les guerriers” (notice). En provenance du Canada, le sac bandolier, en toile, laine et perles de verre, serait Ojibwé ou Anishinabeg (XIXè s.).

Ces americana pouvaient avoir pour modèles des vêtements et sacs européens, mais leurs matériaux de fabrication comme les peaux de cerf ou de caribou, les poil d’orignal, les cornes de bison, les piquants de porc-épic, eux, proviennent des Amériques !

On peut finalement comprendre comment des éléments caractéristiques et symboliques de l’Amérique du Nord (calumets, canots, caribous, castors, coiffes en plumes, mocassins, tomahawks etc.) ont peu à peu éclipsé dans l’art pictural moderne la représentation mythologique de l’Amérique en Diane chasseresse

 

Je remercie Mme Clémence Fort, commissaire scientifique de l’exposition, pour ses explications.

 

 

 

 

 

 

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